Storytelling

Christian Salmon (2007)


Hollywood

 

"La question est bien là dans le caractère prescriptif des fictions hollywoodiennes et de leur fonction de légitimation d'actes anticonstitutionnels ou tout simplement immoraux. L'invention d'un modèle de société dans lequel les agents fédéraux, réels ou fictifs, doivent disposer d'une autonomie d'action suffisante pour protéger efficacement la population n'est rien d'autre que l'instauration d'un état d'exception permanent qui, ne trouvant plus sa légitimité dans le droit et la Constitution, la cherche et la trouve dans la fiction.

S'il en fallait une preuve, Antonin Scalia, juge à la Cour suprême des Etats-Unis et donc chargé du respect de la Constitution, l'a apportée en juin 2007, lors d'un colloque de juristes à Ottawa : il a alors justifié l'usage de la torture en se fondant non pas sur l'analyse de textes juridiques, mais sur  l'exemple de...Jack Bauer ! Evoquant la deuxième saison de la série, au cours de laquelle on voit le héros sauver la Californie d'une attaque nucléaire grâce à des informations obtenues au cours d'"interrogatoires musclés", il n'a pas craint d'affirmer : "Jack Bauer a sauvé Los Angeles, il a sauvé des centaines de milliers de vies. Allez-vous condamner Jack Bauer ? Dire que le droit pénal est contre lui ? Est-ce qu'un jury va condamner Jack Bauer , Je ne le pense pas. Ainsi la question est vraiment de savoir si nous croyons en ces absolus. Et nous devons y croire."

Qu'un juge éminent de la Cour Suprême, l'institution qui est en principe le garant de la constitutionnalité des lois et des actes de l'exécutif, prétende se fonder sur une série télévisée pour juger de la validité des pratiques de torture condamnées par le droit international, instaurant ce qu'il faut bien appeler une "jurisprudence Jack Bauer", indique à quel point en est arrivé la dérive institutionnelle de l'Administration Bush."

 

Raconter une histoire


"Interrogé par Newsweek en octobre 2006, en pleine campagne pour les élections de mi-mandat, James Carville oppose à nouveau le récit républicain à la litanie démocrate : "Pourquoi les démocrates ont-ils tant de difficultés à gagner les élections ?Parce qu'ils récitent une litanie prévisible : "Je crois dans le droit des femmes à choisir leur vie. Je crois qu'un bon système scolaire est essentiel à ce que nous sommes. Je suis pour un salaire minimum." Bla bla bla. C'est comme quand j'étais enfant de chœur : "Je crois à la virginité de Marie. je crois en ceci, en cela." Mais le "vrai" récit [de l'évangile] c'est celui-là : "Nous étions une bande de pêcheurs et Jésus est venu : il est mort et il a donné son sang pour nous sauver tous." John Kerry a récité sa litanie lors de la campagne [de 2004], alors que Bush disait : "J'étais alcoolique et j'ai été sauvé par le pouvoir de Jésus et j'ai été sauvé par le 11 septembre et je vais vous protéger des terroristes de Téhéran et des homos d'Hollywood." Les démocrates ont tendance à réciter une litanie. Mais ce n'est pas en la récitant que nous allons gagner."


"À la fin des années 1990, Nike ne faisait donc plus rêver. Son nom, son slogan, ses produits s'étaient englués dans un récit infamant qui diabolisait la divine marque. Aux questions que se posaient les marketeurs, les militants anti-marques avaient apporté des réponses inattendues : sous les logos lisses des marques, transparaissaient les ouvrières indonésiennes qui assemblaient les baskets de Nike, les enfants esclaves du Honduras qui confectionnaient des vêtements de sport pour la chaîne de distribution Wall-Mart ou les jeunes ouvrières d'Haïti qui fabriquaient des pyjamas "Pocahontas" pour Disney, si épuisées qu'elles devaient nourrir leur bébé à l'eau sucrée. Des histoires de souffrance et d'exploitation. En juin 1996, le magazine Life publia des photographies d'enfants pakistanais penchés sur des ballons de football qui portaient le logo Nike. Ces images firent le tour du monde. A l'intérieur d'une marque, il y avait des histoires, et c'étaient de sales histoires... La seule urgence, pour les effacer et sauver les marques, c'était donc d'inventer des histoires édifiantes. Et quel meilleur moyen pour cela que de recourir aux services de ceux qui les contestaient ?

En août 1999, Amanda Tucker, directrice du programme de lutte contre le travail des enfants à l'Organisation mondiale du travail, fut recruté par Nike.

Aux récits d'exploitation de la main-d'œuvre qui avaient démystifié la marque Nike, il fallait opposer d'autres récits, une contre narration. La marque ne se suffisait plus à elle-même, elle devait devenir un vecteur d'histoire. En réformant sa politique du travail et en prenant certains engagements écologistes, Nike se donnait une nouvelle identité narrative "just in time" : Nike n'était pas en train de devenir juste, elle était en train de changer de récit."