Quand la misère chasse la pauvreté

Majid Rahnema (2003)

 

 

De l'altération dangereuse des mots

 

« la corruption des mots compte pour beaucoup dans les processus de colonisation mentale dont les différentes idéologies totalisantes se servent aujourd'hui pour loger un "ennemi intime" dans l'esprit et l'imaginaire de leurs populations cibles.

 

C'est ainsi, par exemple, que le mot développement a joui très rapidement, et jouit encore, d'un succès extraordinaire. Jusqu'il y a encore une dizaine d'années, je vivais entouré de personnes qui continuaient à utiliser ce mot dans l'un des sens que donne le dictionnaire Webter au verbe se développer : S'épanouir graduellement comme un bourgeon se changeant en fleur. J'ai donc eu à cœur, comme bien d'autres de ma génération, de conserver au terme développement cette image biologique - une plante qui naguère manquait d'eau et de lumière se trouve fortifiée et s'épanouit selon sa propre nature - et de lui associer des adjectifs qualificatifs comme endogène, participatif, centré sur l'humain et, plus tard, durable.

 

Par la suite, j'ai dû constater comment les gouvernements les plus répressifs et les plus réticents à tout véritable changement dans le sens de ce développement - le Chili de Pinochet et, plus tard, le Rwanda de Habyarimana - employaient les termes développement et participation dans leurs interventions en totale contradiction avec leur sens véritable et usaient de cet argument pour obtenir des subsides ou des armes qu'ils utiliseraient contre leurs propres populations. J'ai alors compris tout le danger potentiel contenu dans ce mot : dans les pays du Nord, le développement ne consiste pas en une aide extérieure préservant l'unicité de chaque plante, mais en une transformation de toutes les plantes en une espèce unique, pire, en une plante en plastique "durable" et rentable sur un marché mondialisé.»

 

 

Valeur

 

« Dans la plupart des langues, le terme valeur désigne « ce pour quoi on est digne d’estime sur le plan moral, intellectuel, physique, etc. », « ce qui est posé comme vrai, beau, bien, selon des critères personnels ou sociaux, et sert de référence, de principe moral ».

Depuis le XIIIe siècle, le mot valeur désigne également le caractère mesurable d’un bien en tant qu’il est susceptible d’être échangé (la valeur d’un bijou, la valeur marchande, la valeur ajouté ou d’échange). Quelques siècles plus tard, tout se passe comme si le langage économique avait ramené toutes les valeurs à la seule valeur d’échange. Les êtres humains, les manifestations de la vie, la nature, la terre, les objets : tout est désormais défini et évalué par rapport à une échelle de prix. C’est ainsi qu’aux Etats-Unis, par exemple, le salaire net de l’individu, le nombre et la marque de ses voitures, le montant de la cotisation à son club sont les seuls critères de son « évaluation » : What is your worth ? (Combien valez-vous ?, c’est-à-dire Quel est votre salaire annuelle ?). »