Principes du gouvernement représentatif

Bernard Manin (1995)


Tirage au sort


"Il est remarquable que des écrivains politiques d'aussi grand renom que Harrington, Montesquieu et Rousseau aient, chacun selon son point de vue et son tour d'esprit particulier, répété la même thèse : l'élection est de nature aristocratique, alors que le tirage au sort est la procédure de sélection démocratique.

Non seulement le tirage au sort n'avait pas disparu de l'horizon théorique lorsque le gouvernement représentatif fut inventé, mais il y avait aussi une doctrine communément reçue parmi les autorités intellectuelles sur les propriétés comparées du sort et de l'élection.

L'expérience des Républiques antérieures confirmaient en outre cette doctrine, même si ses fondements demeuraient obscurs.

Or  une génération à peine après la publication de l'Esprit des lois et du Contrat social, la désignation des gouvernants par le sort s'était comme évanouie. Il n'en fut jamais question pendant les révolutions américaine et française. Les Pères fondateurs proclamèrent en outre solennellement leur attachement à l'égalité des droits publiques entre les citoyens. L'extension du droit de suffrage fit l'objet de débats, mais on décida sans la moindre hésitation, de ce côté-ci de l'Atlantique comme de l'autre, d'établir au sein du corps des citoyens dotés de droits politiques le règne sans partage d'un mode de sélection réputé aristocratique. Le long parcours de la tradition républicaine révèle une rupture et un paradoxe que nous ne soupçonnons même pas aujourd'hui."

 


Cahiers de doléances


"C'est un fait que le dispositif institutionnel du gouvernement représentatif laisse aux gouvernants une certaine autonomie de décision vis-à-vis de la volonté de leurs électeurs. Les régimes représentatifs n'admettent pas, ou même interdisent explicitement, deux institutions qui priveraient les représentants de toute indépendance : les mandats impératifs et la révocabilité permanente des élus. Aucun des gouvernements représentatifs mis en place depuis la fin du XVIIIe siècle n'a autorisé les mandats impératifs, ni reconnu la validité juridique des instructions données par les électeurs. Aucun n'a, non plus, durablement institué la révocabilité permanente des représentants.

En France, les députés des états généraux étaient porteurs de mandats spécifiques (les cahiers de doléances). Une des premières décisions de l'Assemblée nationale fut d'interdire, dès juillet 1789, la pratique du mandat impératif. Cette décision ne devait  jamais être remise en cause, ni pendant la Révolution, ni après. En 1973-1974, une partie du mouvement Sans-Culotte fit pression pour que les élus fussent révocables de façon permanente et discrétionnaire par les assemblées de base. Le projet de constitution présenté à l'Assemblée prévoyait une telle révocabilité. Celle-ci ne fut finalement pas instituée."



Représentants médiatiques


"On affirme parfois que la représentation connaît aujourd'hui une crise dans les pays occidentaux. Depuis des décennies, elle semblait se fonder sur une relation de confiance puissante et stable entre les électeurs et les partis politiques, la grande majorité des électeurs s'identifiait à un parti et lui demeurait fidèle. De nos jours, les électeurs de plus en plus nombreux votent différemment d'une élection à l'autre et les enquêtes d'opinion montrent que le nombre de ceux qui refusent de s'identifier par référence à un parti politique existant augmente. les différences entre les partis semblaient être l'effet et le reflet des clivages sociaux. Aujourd'hui au contraire, on a l'impression que les partis politiques imposent à la société des clivages dont les "observateurs déplorent le caractère artificiel. Chaque parti proposait aux électeurs un programme détaillé de mesures qu'il s'engageait à mettre en œuvre s'il accédait au pouvoir. A présent, la stratégie électorale des candidats et des partis reposent sur la construction d'images assez vagues, dans lesquelles la personnalité des leaders occupe une place prééminente, plutôt que sur la promesse de politiques déterminées. Enfin, le personnel politique est maintenant principalement constitué ou environné d'individus appartenant à des cercles particuliers, distincts du reste de la population par leur profession, leur culture et leur mode de vie. la scène publique est dominée par un ensemble de journalistes, d'experts en communication et de spécialistes des sondages dans lequel on a peine à voir un reflet représentatif de la société. les hommes politiques parviennent au pouvoir en raison de leurs talents médiatiques, non parce qu'ils sont socialement semblables à leurs électeurs ou proches d'eux. L'écart semble s'accroître entre le gouvernement et la société, entre les représentants et les représentés."