Pétrole une guerre d'un siècle

William Engdahl (2004)

 

Grand projet atlantiste

  

     "Dès 1962, les milieux politiques influents dans l'administration Kennedy avaient proposé une alternative à l'affirmation d'une Europe indépendante incarnée par la collaboration grandissante entre l'Allemagne d'Adenauer et la France du Général De Gaulle.

Un groupe de conseillers politiques, provenant de l'administration américaine et de la CIA, formulèrent une contre-proposition à la vision franco-germanique d'une Europe forte et indépendante. Ils l'appelèrent leur "Grand projet atlantiste".

Avec une rhétorique chaleureuse favorable à l'Europe de Jean Monnet, l'essence de la politique de Washington consistait à ouvrir le nouveau marché commun aux importations américaines et à l'arrimer fermement à l'alliance militaire de l'OTAN dans laquelle les voix américaines et britanniques prédominaient. Le plan de Washington impliquait aussi un soutien à la candidature britannique au marché commun des six nations, une manoeuvre à laquelle De Gaulle avait de très bonnes raisons de s'opposer avec intransigeance.

A l'époque de la rencontre de janvier 1963 entre De Gaulle et Adenauer, la politique d'opposition de Washington coordonnée avec celle de la Grande-Bretagne était pleinement opérationnelle. Le Département d'Etat de Kennedy montrait son extrême déplaisir face à l'accord franco-allemand.

L'ambassade américaine à Bonn avait reçu des instructions pour exercer un minimum de pression sur certains parlementaires allemands.

Le 24 avril 1963, deux jours avant la lecture officielle du traité franco-allemand au Bundestag, Ludwig Erhard, ferme opposant à De Gaulle et atlantiste avéré favorable à l'entrée de la Grande-Bretagne dans le marché commun, fut élu pour succéder à Adenauer. La ratification de l'accord franco-allemand, qui devait être le point culminant de tout le projet politique de la vie d'Adenauer, lui fut confisqué au dernier moment par les intérêts anglo-américains.

A la suite de quoi le contenu de l'accord, bien que formellement ratifié, resta lettre morte. Le chancelier Erhard présida inefficacement un parti divisé. En juillet 1964, De Gaulle lui-même, interrogé par la presse sur le progrès de l'accord franco-allemand, dépeignit l'état maussade des relations entre les deux pays. "On ne peut pas dire", déclara De Gaulle avec amertume à propos de ses relations avec le successeur d'Adenauer, "que l'Allemagne et la France se soient accordées pour une politique commune et on ne peut contester que cela résulte du fait que Bonn n'a pas cru, jusqu'à présent, que cette politique devait être européenne et indépendante."

Les milieux influents de Londres et de Washington avaient ainsi réussi à bloquer provisoirement la perspective, dangereuse pour eux, d'une Europe continentale puissante et indépendante des desseins anglo-américains. L'Allemagne "occupée" d'après-guerre, qui était le maillon faible de l'Europe, avait été provisoirement brisée. Comme dans les années d'avant 1914, la stratégie britannique "d'équilibre des forces" contre l'Europe continentale n'avait pas changé. Cette fois, la Grande-Bretagne avait rétabli son "équilibre" grâce à l'arme déléguée du département d'Etat américain. Il restait désormais aux Anglo-Américains à traiter directement du cas De Gaulle. Cela ne devait pas être simple."

 

 

Pakistan

 

Le gouvernement Bhutto ouvrit avec la France des négociations, en vue de construire une usine d'enrichissement d'uranium, qui aboutirent à un accord en mars 1976. Dans tout le Moyen-Orient, le Pakistan défendait vigoureusement le développement de l'énergie nucléaire en tant que complément des ressources pétrolières. En août 1976, le département d'Etat américain et Henry Kissinger en personne lancèrent une considérable campagne de pression contre la France et le Pakistan afin de faire échouer l'accord, proclamant que celui-ci était lié à des ambitions militaires nucléaire, et ce malgré l'approbation du projet par l'Agence Internationale pour l'Energie Atomique, selon laquelle les précautions prises étaient suffisantes pour éviter le risque militaire. Selon les comptes rendus pakistanais, Kissinger avait menacé directement "de faire du Pakistan un exemple atroce" si Bhutto n'abandonnait pas le projet de retraitement nucléaire en cours de négociation avec la France.

En 1977, Bhutto fut renversé par un coup d'Etat militaire dirigé par le général Zia Ul-Haq. Avant son exécution, Bhutto accusa le Secrétaire d'Etat américain Henry Kissinger d'avoir secrètement organisé sa chute à cause de son obstination à développer un programme nucléaire indépendant. Rédigeant sa défense depuis sa cellule, avant sa pendaison, Bhutto déclare :

    "Le Dr Henry Kissinger, secrétaire d'Etat des Etats-Unis, est d'une intelligence brillante. Il m'a dit que je ne devrais pas insulter l'intelligence des Etats-Unis en affirmant que le Pakistan a besoin d'une usine de retraitement pour ses besoins énergétiques. Je lui ai répondu que je n'insulterais pas l'intelligence des Etats-Unis en polémiquant sur les besoins énergétiques du Pakistan ; mais pour la même raison, il devrait s'abstenir d'insulter la souveraineté et la dignité du Pakistan en renonçant complètement à discuter de cette usine... J'ai récolté une sentence de mort."

Le général Zia inversa le cours de la politique étrangère d'indépendance nationale en adoptant rapidement les vues de Washington qui répondit en envoyant une abondante assistance militaire."

 

 

Autoroutes

 

      "Dans les années 1950, l'automobile et les industries associées étaient devenues le segment le plus important de l'économie américaine. Les impôts américains déversèrent des milliards de dollars dans la construction d'une infrastructure moderne d'autoroutes sous l'égide du National Defense Highway Act d'Eisenhower, au prétexte que des autoroutes rapides étaient indispensables pour fuir les villes en cas d'attaque nucléaire soviétique. L'infrastructure ferroviaire fut négligée au bénéfice du transport routier, énergiquement beaucoup moins efficace. C'était l'époque où Wilson, le secrétaire à la Défense, anciennement président d'une des compagnies automobiles de Detroit, pouvait affirmer sans tiquer : "Ce qui est bon pour la General Motors est bon pour l'Amérique". Il aurait dû ajouter : bon pour Exxon, Texaco et les grandes compagnies pétrolières. Le pétrole était devenu le moteur principal de l'économie."