Osons dire la vérité à l'Afrique

Bernard Lugan (2015)


Afrique et immigration choisie

 

"En 2008, le président sénégalais Abdoulaye Wade s'insurgea contre l'idée d'"immigration choisie", qu'il qualifia de "pillage des élites des pays en voie de développement", ajoutant "ce n'est pas honnête de vouloir prendre nos meilleurs fils". Le président Wade faisait ainsi fort justement allusion à un véritable scandale, une honte même, dont l'exemple le plus inacceptable est celui des médecins ; en 2008, le Center for Global Development chiffrait ainsi à 135 000 les personnels médicaux africains exerçant hors d'Afrique. L'illustration de ce scandale a été donnée le 26 novembre 2014, quand, compte tenu de l'absence de médecins africains sur place, pour tenter d'enrayer la propagation du virus Ebola, la Commission européenne proposa de mobiliser 5000 médecins européens. Le commissaire à l'Aide humanitaire, M. Andriukaitis déclara ainsi qu'il avait "appelé les ministres des quatorze Etats membres pour les exhorter à envoyer plus de personnel médical dans les pays frappés par Ebola".

Le plus insolite dans ce drame est qu'à aucun moment M. Andriukaitis n'est songé à exiger des milliers de médecins africains exerçant au sein de l'UE, de se porter volontaires pour aller soigner leurs frères... Une telle demande, logique en soi, ne pouvait évidemment être faite, et cela au nom du paradigme de la culpabilité européenne qui hante les élites du vieux continent.

Au même moment, impuissantes, les autorités de Madagascar qui faisaient face à une épidémie de peste lançaient un appel à l'aide à l'Europe alors que des centaines de médecins malgaches exercent dans les limites de l'U.E. Rien qu'en France, ils étaient 770 en 2013. Ne seraient-ils pas utiles dans leur pays ? La question ne mérite-t-elle pas d'être posée ?

Aujourd'hui l'Afrique est donc ponctionnée de ses médecins et de ses infirmières qui émigrent par centaines. Résultat :

" Quand ce ne sont pas les ONG qui apportent leur assistance, le continent doit faire appel à des praticiens étranger, payés à prix d'or. Si l'on en croit l'Organisation internationale des migrations (OIM), il consacre chaque année 4 milliards de dollars à l'emploi de quelque 100 000 expatriés non africains. Sur le plan économique, le bilan est désastreux, surtout si l'on songe que les médecins émigrés, ont été, de l'enfance jusqu'aux études, pris en charge par leur pays." (Dominique Mataillet, Jeune Afrique, 30 mars 2008)

 

"Des diplômés quittent donc l'Afrique où ils sont indispensables, pour aller s'employer dans le monde développé industrialisé où ils sont en surnombre. Or, cette "immigration choisie", nouvelle forme de traite des Noirs, porte sur les plus précieux des Africains, ses diplômés, et elle se fait avec l'habituelle complicité des "gentils" de l'anti-ségrégation et des requins du capitalisme associés pour la circonstance. Au nom du paradigme de la culpabilité qui les hante, les premiers s'interdisent de voir qu'en les accueillant, ils saignent l'Afrique. Les seconds les encouragent à venir au nom des lois du marché, du travail global et de la mobilité de la main-d'œuvre. Les uns et les autres mutilent les peuples comme l'a bien remarqué, il y a déjà une décennie de cela, Anicet Georges Dologuélé, ancien premier ministre centrafricain :

"Les chiffres parlent : si, dans les années 1960, les Africains qualifiés, universitaires ou cadres, étaient moins de 2000 à émigrer chaque année, ce chiffre a triplé entre 1975 et 1984, puis décuplé à la fin des années 1980, pour atteindre aujourd'hui le chiffre énorme de 20 000 départs annuels. L'Afrique se vide ainsi de ses cerveaux ! Dans ce monde de compétition, que deviendront nos nations africaines dépourvues de cadres d'administration ou d'affaires, d'enseignants, d'ingénieurs, de chercheurs, alors que celles des autres continents investissent précisément dans le "facteur humain" ? D'autant que cette fuite des cerveaux profite, en fin de compte, aux pays développés, à tel point que le président de la Commission de l'Union africaine, Alpha Oumar Konaré, va jusqu'à qualifier le phénomène de "traite des cerveaux"."