Oliganarchy

Oliganarchy, Lucien Cerise (2013)
Oliganarchy, Lucien Cerise (2013)

Roman adossé au réel :

 

Dépolitiser

 

"Dépolitiser consiste à faire accepter au bétail son statut de dominé en détournant son regard sur des faux problèmes, ethniques, religieux, de genre, ou en le divertissant par le sexe, la danse, les soins du corps, le sport, les jeux vidéo.... Et si possible tout cela ensemble ! Et pour la fraction encore lucide du bétail, encore politisé et consciente de cette lutte des classes, il n'y a qu'à la marginaliser en disqualifiant ses arguments avant débat. On peut, en vrac, accuser de populisme, d'homophobie ou de misogynie toute remise en cause radicale de notre système. ou, mieux encore, d'antisémitisme !

Aussi longtemps que nous parvenons à diviser le bétail et à créer des conflits entre les religions, les ethnies, les sexes et les générations, il ne pense pas à se retourner contre nous et nous pouvons régner tranquillement sur lui."

 

 

Créer un ennemi


"- Si on n'a pas d'ennemi dangereux, il faut le fabriquer.

 - Bien. Comment ?

 - Par exemple, en inventant un choc des civilisations. Pour l'attester, on met en scène des attentats terroristes sous "faux drapeau", puis on accuse tel pays étranger d'en être à l'origine et de détenir des armes terrifiantes. Pas besoin de preuves. Il y a toujours des gogos prêts à se laisser bourrer le crâne. Un bétail rendu apeuré et paranoïaque par un bon lavage de cerveaux médiatique accepte n'importe quelle histoire.

Ce qui importe ce n'est pas que l'histoire soit vraie ou fausse, mais son impact émotionnel. La politique consiste à élaborer un bon scénario. Celui qui raconte la meilleur histoire, celle qui plait au maximum de monde, est celui qui impose les termes du débat, le cadre de la pensée, et qui impose ainsi sa réalité.

Et quand le bétail est bien terrorisé par notre histoire, tu te présentes comme l'homme providentiel, le seul recours, et tu demandes que l'on te confère une marge de manoeuvre totale et des moyens d'action exceptionnels, car la situation d'urgence nationale l'exige.

Le scénario doit jouer sur des notions vagues et impossibles à définir, le Bien, le Mal, Dieu, la Liberté, etc. Surtout éviter de solliciter la raison et l'analyse..."

 

 

Vote électronique

 

"Jack et William avaient plusieurs personnes à rencontrer pour préparer la prochaine campagne électorale ; en particulier, ils devaient examiner avec des patrons de firmes électroniques s'il était techniquement possible d'informatiser le vote sur tout le territoire, puis de centraliser les données, ce qui faciliterait grandement la falsification des résultats. Si c'était réalisable sur le plan technique, il suffirait ensuite de mettre en place une campagne de construction de l'opinion publique basée sur la "sécurisation", la "simplification" et la "modernisation" du procédé de vote par Internet. On appuierait le tout sur quelques sondages truqués visant à inculquer au bétail qu'il pensait déjà spontanément ce que les résultats montraient. Avant de faire avaliser légalement par le Congrès une telle réforme, il était opportun de fabriquer au préalable le consentement de la population et d'obtenir un soutien tacite ; de  la sorte, on ne sortait pas du cadre démocratique et l'on restait irréprochable."

 

 

 

Médias

 

« Cette société était obèse, disait Baudrillard. Obèse d’informations, notamment. Au-delà d’une certaine masse critique, toute chose s’annule, disparaît, s’effondre sous son propre poids et devient sa propre caricature, d’une manière analogue à l’obésité physique, disparition du corps sous un surcroît de corps.

 

Lucien zappait toujours. Seul face à l’écran, toute lumières éteintes, hypnotisé par les flux de paroles et d’images, de couleurs et de sons qui défilaient automatiquement sous ses yeux ahuris, il se laissait ainsi dicter un nouveau mode de développement psychique. A force de changer de chaîne sans arrêt et de regarder ce bric-à-brac de mots, d’images, de brides de récits invérifiables et d’analyses trop rapidement interrompues, de clips, de publicités et de bandes annonces de films, sa structure mentale adoptait elle aussi ce rythme fragmenté, syncopé, impatient, qui lui rendait la concentration à long terme difficile. Sa « pensée-zapping » réclamait désormais de la vitesse, de l’impact et du court terme, sinon c’était l’ennui. Dans une espèce de transe immobile, d’extase minérale, il se laissait penser par sa machine, il la laissait coloniser son intimité cognitive. Consommateur passif, Lucien devenait un cyborg, du moins par l’esprit. »

 

Oliganarchy, roman de Lucien Cerise