Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles

Bernard Maris (1999)

 

Supériorité du libéralisme ?

 

"Ce qui est fascinant, c'est que tout économiste un peu curieux, ne disons même pas "distingués", sait désormais que l'équilibre de concurrence est une chimère, que la concurrence a des vertus explosives et destructrices et qu'en plus, si équilibre il y a, c'est le pire ! Ou en tout cas par le meilleur ! Et il y a vingt ans que les économistes savent ça !

Pourquoi ce silence ? Apparemment, ils ont honte de leur savoir, ou n'en disent rien, en tout cas à leurs élèves, car tous les petits crétins qui se targuent d'avoir fait des études d'économie racontent encore en ville que la concurrence c'est beau et bon, beau comme les marchés, bon comme la dérégulation, l'abaissement des barrières, les privatisations, etc. Tous ces slogans, que ce pauvre Bérégovoy buvait comme de la piquette vendue pour du château-margaux, si on osait regarder la vérité en face, on aurait honte de les proférer ; encore plus honte que de dire "la lutte des classes a fait que je suis un crétin, c'est pas ma faute, c'est la société".

En privé, pas un économiste n'osera défendre le modèle walrassien, "la démonstration mathématique de la supériorité du libéralisme" -hurlons une dernière fois de rire, et puis hurlons tout court ! Pas un. Tous les économistes savent qu'il est dans une impasse totale. Qu'il est comme la théorie de Lamarck, dans un fond de tiroir. Comme le système de Ptolémée. Intéressant, pour les archivistes et les historiens. Et les psychanalystes : car comment peut-on continuer à faire "comme si"... ?"

  

 

Le gourou

 

"Lorsque l'expert est insuffisant, ou trop pusillanime, on sort l'"oracle" ou le "gourou". L'expert envie l'oracle, car celui-ci ne fait référence à rien. Ni à un savoir, ni à une réalité, des données, des modèles, des statistiques ou autres choses ennuyeuses. Il se situe d'emblée dans l'Avenir, la Confiance et le Destin. Bref, la métaphysique. Comme à Delphes, "il ne dit pas mais fait signe". A vous de vous démerder.

George Soros est un oracle. Il impressionnait beaucoup de monde parce qu'il avait spéculé contre la livre en 1992 et fait sortir celle-ci du SME, en gagnant une paire de milliards de dollars. On le prit un peu moins au sérieux quand on sut, en juillet 1998, qu'il s'était fait plumer de plus du double en spéculant contre le rouble. Peu importe. Il continue de dire l'avenir, qu'il ne voit pas plus qu'un autre, la preuve, il perd plus que les autres. Même ruiné, il expertisera toujours, ne serait-ce que sa propre ignorance, pourrit-il la vendre, une fois expertisée. Alors que l'expert est constamment ridicule, l'oracle est toujours ironique est solennel. Il ne commet plus d'erreurs. Il est l'horoscope, qui satisfait toujours tout le monde, l'amant et le cocu en même temps. Il sait qu'il ne sait rien, comme Socrate, sacré oracle de son temps, ou comme Friedman, Barre, Attali, d'autres qui se sont fait une spécialité de cette sorte d'"ignorance supérieure"."

  

 

Richesse

 

"Ricardo posait la question du partage, Marks celle de l'exploitation. Walras préféra poser celle de la valeur, et après lui tous les économistes : Pareto Hicks, Debreu. La valeur, dirent-ils, est quelque chose de "subjectif". Et les prix définissent la valeur. Seigneur ! Quel chute ! Ramener la somptueuse valeur à un vulgaire prix ! "Tout ce qui a un prix n'a pas de valeur !" (Nietzsche). Méditez, les économistes.

La "valeur"... Savez-vous vraiment ce qu'est la valeur ? Avez-vous réfléchi au poids de ce mot que vous utilisez ; moins souvent, il est vrai, vous préférez le mot "richesse". La France de plus en plus riche, l'entreprise productrice de richesse... Vous croyez-vous sincèrement  autorisés à utiliser le mot "richesse" ? Savez-vous que les déchets, la transformation des forêts en latérite, les bidonvilles qui ceinturent les villes à la place des campagnes, la dépense d'essence dans les embouteillages, la mutation de l'eau en poison, l'agrandissement du trou d'ozone son de la "richesse" ? Car il y aura bientôt des marchés de gaz a effet de serre, avec une offre, une demande, des prix, donc de la richesse !

Savez-vous que plus l'eau devient rare, dégueulasse, donc chère, plus les hommes s'"enrichissent" dans votre système ? Que plus le monde est empoisonné, plus il est riche, par simple effet de rareté ?

O miracle de l'économie politique libérale qui sut transformer le mal en bien, le déchet en produit, appelant blanc ce qui est noir et richesse ce qui n'était que misère !

Au fait... Qui fait la richesse de votre arrogante industrie du tourisme ? ... Notre-Dame, construite pour des pauvres, ou les entrées des villes, avec vos monuments à vous, construits également pour des pauvres, Leclerc et Castorama ?"