Les mystères de la Gauche

Jean-Claude Michéa

 

Gauche - Droite

 

     "Depuis maintenant plus de 30 ans, dans tous les pays occidentaux, le spectacle électoral se déroule essentiellement sous le signe d'une alternance unique entre une gauche et une droite libérale qui, à quelques détails près, se contentent désormais d'appliquer à tour de rôle le programme économique défini et imposé par les grandes institutions capitalistes internationales (et donc, à travers elles, par les puissants lobbies transnationaux qui en sont la principale source d'inspiration). Dans cette mise en scène parfaitement rodée, c'est la gauche qui a le plus grand intérêt à présenter cet "antagonisme" comme le prolongement naturel d'une lutte et d'un "choix de société" qui remonterait, sous cette forme, à la Révolution française elle-même. le problème, nous l'avons vu, c'est qu'il s'agit là d'une pure et simple légende électorale, fondée sur la réécriture intéressée de l'histoire des deux derniers siècles. D'une part, parce que la gauche orthodoxe contemporaine (désormais convaincue qu'une sortie du capitalisme n'est plus possible ni même souhaitable) a, depuis 30 ans, définitivement renoncé à l'alliance qui l'avait unie pendant près d'un siècle au mouvement ouvrier socialiste (redevenant ainsi, d'une certaine manière, ce qu'elle était avant l'affaire Dreyfus lorsqu'elle dénonçait inlassablement le "péril collectiviste"). D'autre part, et surtout, parce qu'il est évident que la droite moderne n'a plus grand chose à voir avec la droite réactionnaire du XIXème siècle, droite dont les espoirs de rétablir la monarchie et le pouvoir idéologique de l'Eglise catholique ont été balayés une fois pour toutes à la Libération. De ce point de vue, et une fois refermée la parenthèse complexe du "gaullisme", la victoire, en 1974 de Valéry Giscard d'Estaing (comparable à celle de Margaret Thatcher en 1975 [en Angleterre] marque le ralliement définitif de la nouvelle droite (ontologiquement liée aux secteurs les plus modernistes du grand patronat) à ces principes du libéralisme économique et de la globalisation marchande. Et si cette nouvelle "droite" a su si vite sous-traiter à la gauche le soin de développer politiquement et idéologiquement l'indispensable volet culturel de ce libéralisme (l'éloge d'un monde perpétuellement mobile, sans la moindre limite morale, ni la moindre frontière) c'est uniquement pour des raisons qui tenaient à la nature particulière de son électorat (on se souvient que Giscard d'Estaing, qui avait commis l'erreur de vouloir lui-même mettre en oeuvre une partie de ces réformes "sociétales, l'avait payé au prix fort lors de l'élection présidentielle de 1981 ;  et la nouvelle droite libérale avait évidemment aussitôt retenu la leçon)."

 


Libre-concurrence et violence

 

"Car c’est bien, en dernière instance, et comme le soulignait Engels, « l’application conséquente du principe que referme déjà la libre concurrence » qui conduit inexorablement à édifier ce monde impitoyable et sans âme dont le collaborateur de Marx décrivait ainsi les tendances profondes : « chacun se défend et lutte pour soi-même contre tous ; quant à savoir s’il fera ou non tort à tous les autres, qui sont ses ennemis déclarés, cela résulte uniquement d’un calcul égoïste pour déterminer ce qui lui est le plus profitable à lui. Il ne vient plus à l’idée de s’entendre à l’amiable avec son prochain ; tous les différents se règlent avec les menaces, par le recours aux tribunaux à moins qu’on se fasse justice soi-même. Bref, chacun voit dans autrui un ennemi qu’il faut écarter de son chemin ou tout au plus un moyen, qu’il faut exploiter à ses propres fins. Et cette guerre, ainsi que le prouvent les tableaux de criminalité, devient d’année en année plus violente, plus passionnée, plus implacable ».