Les inventeurs de maladies

Jörg Blech

 

Médicalisation infantile

 

 "Le politologue américain Francis Fukuyama est on ne peut plus fermement opposé à la médicalisation croissante des problèmes infantiles. Aux Etats-Unis, la prescription du méthylphénidate, mais aussi de médicaments contre l'angoisse et les psychoses, de stabilisateurs d'humeur et d'antidépresseurs, a été multiplié par deux en l'espace de dix ans. La FDA (food and drug administration) a autorisé la prescription de Prozac, prétendue pilule du bonheur, dans le cas de jeunes patients dépressifs et difficiles, âgés de sept à dix-sept ans. Francis Fukuyama maudit cette avalanche de médicaments et exige plus de courage quant à l'éducation. Il concède qu'il est, certes, "difficile de s'entraîner à supporter la douleur et la souffrance". Mais, selon lui, les enfants doivent apprendre à se débrouiller sans psychotropes, même lorsqu'ils sont en grave détresse psychologique. Seule l'expérience des abîmes humains permet en effet l'existence de "sentiments positifs" tels que la sympathie, l'empathie, le courage ou la solidarité.

La société moderne encourrait en effet le risque de se priver de sa propre évolution en tentant de se créer à l'aide de psychotropes un être uniforme, toujours apte à fonctionner. Le large éventail des sentiments d'inconfort et de malaise peut également être le point de départ de la créativité, du miracle et du progrès.

Aux yeux de Francis Fukuyama, le méthylphénidate est donc un simple "moyen de contrôle social". Selon lui, le médicament allège la charge des parents et des enseignants et ôte la la responsabilité de leur comportement aux patients qui ont été diagnostiqués. Autrefois on forgeait le caractère par l'auto-discipline et la volonté de combattre ce qui est désagréable ou mauvais.

Aujourd'hui on se sert d'un médicament.

Il est pourtant possible d'aider les enfants sans avoir recours aux médicaments, par exemple par de simples modifications de la vie quotidienne. L'histoire de ce jeune Anglais, qui allait à l'école à la fin du XIXe siècle et serait aujourd'hui certainement considéré comme hyperactif, pourrait faire exemple : afin de calmer son énergie débordante, l'enfant remuant et ses enseignants décidèrent d'un commun accord que le jeune garçon serait autorisé à faire le tour de l'école en courant à la fin de chaque heure de cours, ce qui améliora notablement le quotidien; aussi bien celui de l'élève que celui de ces enseignants. Le héros de cette histoire a par la suite complètement renoncé à la pratique sportive. Son nom : Winston Churchill."

 

Inventer des maladies

 

"D'après la description élaborée par des pharmacologues australiens, le trafic de maladies, dont on a pu voir plusieurs exemples, peut être envisagé selon cinq modèles distincts.

 

Des processus normaux de l'existence sont présentés comme des problèmes médicaux.

Un exemple : la chute de cheveux. Lorsque l'entreprise Merck and CO. découvrit le premier traitement au monde permettant la repousse du cheveu, l'agence de relations publiques Edelman lança une campagne : les journalistes furent gavés d'études et l'on put, quelque temps plus tard, lire, entendre et voir qu'un tiers des hommes avaient à lutter contre la calvitie. On découvrait également que le phénomène générait une "panique" ainsi que des "difficultés émotionnelles" et réduisait en outre les chances d'obtenir un emploi lors d'un entretien d'embauche. Ce que l'on ne sut pas : l'étude était sponsorisée par Merck and Co., et les experts médicaux qui dictaient aux journalistes leurs articles avaient été dénichés par Edelman.

 

Des problèmes personnels et sociaux sont présentés comme des problèmes médicaux.

En neurologie, il est particulièrement facile de transformer des individus sains en malades, d'autant plus, comme le souligne avec suffisance Klaus Dörner, psychiatre à Hambourg, que "les théories selon lesquelles presque tous les êtres humains sont malades ne manquent pas". Un exemple concret a d'ores et déjà été cité : ce que l'on considérait encore il y a peu comme de la timidité porte maintenant le nom de "phobie sociale" grâce à l'entreprise Roche, qui compte guérir ce trouble par un antidépresseur. Ainsi, par l'action de l'agence de publicité mandatée, des millions d'Allemands sont devenus des patients potentiels. Depuis, des congrès et des groupes d'entraide sont en outre sponsorisés. D'après un journal spécialisé en marketing, la campagne constitue un "exemple positif" de la manière dont on "forme l'opinion publique sur une maladie".

Il est aisé de présenter l'état psychologique d'un individu comme une maladie psychiatrique. Depuis la Seconde Guerre mondiale, le nombre de maladies mentales reconnues aux Etats-Unis est ainsi passé de 26 à 395.

 

De simples risques sont présentés comme de véritables maladies.

Un exemple : l'ostéoporose. Des entreprises du médicament ont financé des rencontres lors desquelles la détérioration osseuse chez la personne âgée s'est vu octroyer le statut de maladie. En abaissant les valeurs de référence pour des entités mesurables telles que la pression artérielle ou le taux de cholestérol, on augmente par exemple le cercle des malades. Avec le récent décodage du génome humain, il deviendra de plus en plus fréquent dans les années à venir de jongler avec les facteurs de risque. Il est maintenant possible de diagnostiquer chez tout être humain l'existence de gènes "défectueux", et bien qu'en bonne santé, nous pouvons tous devenir ainsi des "malades potentiels".

 

Des symptômes rares sont présentés comme des épidémies de grande ampleur.

L'industrie pharmaceutique agit de la sorte en tentant de présenter l'absence de désir chez la femme comme une maladie autonome et extrêmement répandue. La "dysfonction sexuelle féminine" toucherait ainsi 43% des femmes. Il ne fait aucun doute que des problèmes liés à l'absence de désir existent chez la femme, mais "leur ampleur est incroyablement exagérée, déclare à ce sujet Klaus Diedrich, professeur de gynécologie à Lübeck. Attribuer des troubles sexuels à une femme sur deux, c'est un sale tour."

 

Des symptômes anodins sont présentés comme les signes avant-coureurs de maladies graves.

Un exemple : le "syndrome du côlon irritable". Le phénomène s'accompagne d'une foule de symptômes que chacun a déjà ressentis un jour ou l'autre et que beaucoup considèrent comme le tapage normal de l'intestin : douleurs, diarrhées et ballonnements.  60 à 70% de la population présente un ou plusieurs symptômes figurant au catalogue des critères de diagnostic, si bien que l'on pourrait presque considérer comme anormale l'absence totale de maux dans ce domaine", estime le médecin Hermann Füessl.

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Les maladies héréditaires


"La prévention des maladies héréditaires et l'élimination des gènes pathogènes font partie intégrante de la science depuis 1883. C'est à cette date que l'Anglais Francis Galton, cousin du naturaliste Charles Darwin, fonda l'eugénisme et créa le premier institut de ce type, le Galton-Laboratorium de Londres. Le savant considérait que les dispositions physiques et psychiques des Anglais ne permettaient pas de régner sur un empire mondial. Grâce à l'eugénisme (du grec eu, "bien", et genos, "race"), il comptait multiplier dans la population les profils héréditaires favorables.

Au début du XXème siècle, l'eugénisme était une théorie populaire qui faisaient de nombreux émules -notamment quand il s'agissait d'éliminer des caractéristiques héréditaires prétendues mauvaises : en Norvège et en Suède, les malades mentaux, les criminels et les homosexuels furent stérilisés. L'eugénique fournit en outre en Allemagne le fondement qui devait permettre la discrimination et le génocide. Le 18 août 1939, il devint obligatoire de déclarer les nouveau-nés mal formés. L'Allemagne nazie devait être définitivement "purifiée" des handicapés.

Aux Etats-Unis, au moins soixante mille hommes et femmes ont été stérilisés de force en raison de prétendus maladies héréditaires. En décembre 2002, le gouverneur de l'Oregon a officiellement présenté ses excuses pour les deux mille six cents personnes stérilisées contre leur volonté dans son Etat."