Les confessions d'un assassin financier

John Perkins

 

Les assassins financiers

 

     "Claudine n'y est pas allée par quatre chemins lorsqu'elle m'a décrit la nature de mon travail. Je devrais, dit-elle : "Encourager les dirigeants de divers pays  à s'intégrer à un vaste réseau promouvant les intérêts commerciaux des Etats-Unis. Au bout du compte, poursuit-elle, ces dirigeants se retrouvent criblés de dettes, ce qui assure leur loyauté. Nous pouvons alors faire appel à eux n'importe quand pour nos besoins politiques, économiques ou militaires. De leur côté, ils consolident leur position politique en créant pour leur peuple des zones industrielles, des centrales électriques et des aéroports. Les propriétaires des compagnies américaines d'ingénierie et de construction s'enrichissent ainsi fabuleusement."

Nous voyons aujourd'hui les résultats de ce système qui a dérapé. Nos compagnies les plus respectables paient des salaires de famine à des gens qu'elles font suer dans des conditions inhumaines dans des ateliers clandestins d'Asie. Les sociétés pétrolières déversent sans justification des toxines dans les fleuves des forêts tropicales, tuant consciemment des gens, des animaux et des plantes, commettant le génocide d'anciennes cultures. L'industrie pharmaceutique refuse à des millions d'Africains infectés par le V.I.H. des médicaments qui pourraient leur sauver la vie. Aux Etats-Unis même, douze millions de familles ne mangent pas à leur faim. [...] Les Etats-Unis ont dépensé plus de 87 milliards de dollar pour la guerre d'Irak alors que les Nations Unies estiment que nous pourrions, avec la moitié de ce montant, fournir de l'eau potable, une nourriture équilibrée, des services sanitaires et une instruction élémentaire à chaque habitant de la planète...Et nous nous demandons pourquoi des terroristes nous attaquent !"

 

 

     "C'est ce que les assassins financiers font le mieux : construire un empire global. Ils constituent un groupe d'élite d'hommes et de femmes qui utilisent les organisations financières internationales pour créer les conditions permettant d'assujettir d'autres nations à la corporatocratie formée par nos plus grandes compagnies, notre gouvernement et nos banques. Comme leurs homologues de la Mafia, les assassins financiers accordent des faveurs. Lesquelles ? Des prêt pour développer les infrastructures : centrales électriques, autoroutes, ports, aéroports ou zones industrielles. Ces prêts sont octroyés à la condition suivante : ce sont des compagnies d'ingénierie et de construction américaines qui doivent réaliser tous ces projets. On peut donc dire qu'en réalité l'argent ne qui jamais les Etats-Unis, mais qu'il est simplement transféré des banques de Washington aux compagnies d'ingénierie de New-York, Houston ou San Francisco.

Bien que l'argent retourne presque immédiatement aux compagnies membres de la corporatocratie (le créancier), le pays récipiendaire doit tout rembourser, capital et intérêts. Si l'assassin financier a bien travaillé, les prêts sont si élevés que le débiteur faillit à ses engagements au bout de quelques années. Alors, tout comme la Mafia, nous réclamons notre dû, sous l'une ou l'autre des formes suivantes : le contrôle des votes aux Nations Unies, l'installation de bases militaires ou l'accès à de précieuses ressources comme le pétrole ou le canal de Panama. Evidemment, le débiteur nous doit encore l'argent... et voilà donc un autre pays qui s'ajoute à notre empire globale."

 

 

     "L'Equateur est très représentatif des divers pays que les assassins financiers ont mis au pas sur le plan politico-économique. Pour chaque 100 dollars de pétrole issu des forêts équatoriennes, les compagnies pétrolières reçoivent 75 dollars. Des 25 dollars qui restent, les trois quarts doivent servir à rembourser la dette étrangère. Le reste couvre surtout les dépenses militaires ou autres, ce qui ne laisse qu'environ 2,50 dollars pour la santé, l'éducation et les programmes d'aide aux pauvres. Ainsi pour chaque 100 dollars de pétrole tiré de l'Amazonie, moins de 3 dollars vont aux gens qui en ont le plus besoin, et dont la vie a été chambardée par les barrages, le forage et les pipelines, et qui meurent par manque de nourriture saine et d'eau potable." 

 

 

     "Comme les volontaires de la guerre de l'Indépendance américaine, les Musulmans étaient prêts à combattre pour leurs droits, et, comme les Anglais de ces années 1770, nous qualifions leurs actes de terroristes. L'Histoire semblait se répéter.

Je me demandai ce que serait le monde si les Etats-Unis et leurs alliés utilisaient tout l'argent englouti dans les guerres coloniales, comme celle du Viêtnam, pour éradiquer la faim ou pour rendre disponible à tous, y compris à leur propre peuple, une éducation et des soins de santé élémentaires. [...] Je ne pouvais pas croire que les pères fondateurs n'avaient envisagé le droit à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur que pour les Américains. Pourquoi donc établissons-nous maintenant des stratégies promouvant les valeurs impérialistes qu'ils avaient combattues ?"

 

Le Terrorisme

    

    "Les Etats-Unis n'ont aucunement caché leur désir de voir la maison des Saoud financer la guerre d'Oussama Ben Laden contre les Soviétiques en Afghanistan dans les années 80, et Riyad et Washington ont fourni ensemble aux moudjahidin environ 3 millions et demi de dollars. Cependant, la participation américaine et saoudienne alla beaucoup plus loin.

Vers la fin de 2003, U.S. News and World Report publia une étude titrée "The Saudi connection". Le magazine avait dépouillé des milliers de pages de procès-verbaux, de rapports des services de renseignements américains et étrangers, ainsi que divers autres documents, et interviewé des dizaines de hauts fonctionnaires, d'experts en terrorisme et de spécialistes du Moyen-Orient. On avazit fait les découvertes suivantes : 

La preuve est indiscutable: L'Arabie Saoudite, vieil allié des Etats-Unis et plus grand producteur de pétrole du monde, était devenu, selon un haut fonctionnaire des Finances, l'épicentre du financement des terroristes. A partir du début des années 80, après le double choc de la révolution iranienne et de la guerre des Soviétiques en Afghanistan, la générosité quasi officielle de l'Arabie Saoudite devint la principale source de fonds pour le mouvement djihad, en croissance rapide. Dans une vingtaine de pays, l'argent fut utilisé pour entretenir des camps d'entraînement militaire, acheter des armes et recruter des membres.

Les Saoudiens ont fortement encouragés les Etats-Unis à détourner les yeux, affirment des vétérans du renseignement. Des milliards de dollars en contrat, en allocations et en salaires ont été versés à un large éventail d'anciens hauts fonctionnaires américains qui avaient négocier avec les Saoudiens : des ambassadeurs, des sous-directeurs de la CIA, même des secrétaires de cabinet.

Des conversations interceptées électroniquement impliquaient des membres de la famille royale dans le soutien d'Al-Qaida et d'autres groupes terroristes.

Après les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center et le Pentagone, on découvrit d'autres preuves des relations secrètes entre Washington et Riyad. En Octobre 2003, le magazine Vanity fair divulgua des informations inédites dans un rapport exhaustif titré "Saving the Saudis". Je ne fus nullement surpris par la révélation des relations existant entre la famille Bush, la maison des Saoud et la famille Ben Laden. je savais que ces relations remontaient au moins à l'époque de l'affaire du blanchiment d'argent saoudien, qui commença en 1974, et des mandats de Georges H. W. Bush comme ambassadeur des Etats-Unis aux Nations unies (de 1971 à 1973) puis directeur de la CIA (de1976 à 1977). Je fus toutefois étonné que la presse ait fini par les découvrir. Vanity fair concluait ainsi : La famille Bush et la maison des Saoud, les deux plus puissantes dynasties du monde, ont des liens personnels, commerciaux et politiques très étroits depuis plus de vingt ans. Dans le secteur privé, les Saoudiens ont soutenu Harken Energy, une compagnie pétrolière en difficulté dont George W. Bush était l'un des investisseurs...

 

 

L'Amérique Latine

 

     "Dans un article du New York Times du 14 avril 2002 on peut lire que les Etats-Unis ont soutenus des régimes autoritaires dans toute l'Amérique centrale et l'Amérique du Sud pendant et après la guerre froide, afin de protéger leur intérêts économiques et politiques.

Dans le minuscule pays du Guatemala, la CIA a fomenté un coup d'Etat en 1954 afin de renverser un gouvernement démocratiquement élu, et elle a subséquemment appuyé des gouvernements de droite contre de petits groupes rebelles gauchistes pendant quatre décennies. Environ 200 000 civils ont été tués.

Au Chili, un coup d'Etat soutenu par la CIA a permis à Pinochet de prendre le pouvoir et de diriger le pays de 1973 à 1990. Au Pérou, un fragile gouvernement démocratique cherche encore à établir quel fut le rôle de la CIA dans le maintien au pouvoir, pendant une décennie, du président Alberto K. Fujimori, maintenant déchu et tombé en disgrâce, et de son peu honorable chef espion, Vladimiro L. Montesinos.

Les Etats-Unis ont dû envahir le Panama en  1989 pour déloger son narco-dictateur, Manuel A. Noriega, qui avait servi d'informateur aux services secrets américains pendant presque vingt ans. Et la lutte pour créer par tous les moyens une opposition non armée contre les gauchistes du Nicaragua dans les années 80, y compris en vendant des armes à l'Iran pour de l'argent liquide, a conduit à l'inculpation d'anciens officiels du gouvernement Reagan.

Parmi ceux qui firent l'objet d'une enquête figurait Otto J. Reich, un vétéran des luttes latino-américaines. Aucune accusation ne fut jamais portée contre M. Reich. Il devint plus tard ambassadeur des Etats-Unis au Venezuela et il est maintenant sous-secrétaire d'Etat aux affaires interaméricaines, par nomination présidentielle. La chute en 2002 de M. Chavez (président du Venezuela depuis 1998) est l'une de  ses gloires."

 

"Si M. Reich et le gouvernement Bush ont célébré le coup d'Etat contre Chavez, la fête a pris fin soudainement... Par un étonnant renversement de situation, Chavez était de retour au pouvoir moins de 72 heures plus tard. Contrairement à l'Iranien Mossadegh, il avait réussi à garder les militaires de son côté malgré toutes les tentatives pour amener les plus hauts officiers à se retourner contre lui.

En dernière analyse, l'opération de déstabilisation du Venezuela et la tentative de renversement de son président fut un désastre pour le gouvernement Bush.

Le Los Angeles Times rapporta ceci : Des membres du gouvernement Bush ont admis mardi qu'ils avaient discuté durant des mois, avec des leaders militaires et civils du Vénézuela, du renversement du président venezuelien Hugo Chavez. Le rôle du gouvernement (Etats-Unien) dans le coup d'Etat avorté est maintenant sérieusement examiné."

 

 

Le canal de Panama

 

     "Le Panama faisait partie de la Colombie quand l'ingénieur français Ferdinand de Lesseps, qui avait dirigé la construction du canal de Suez, décida de construire un canal à travers l'isthme de l'Amérique centrale afin de faire communiquer l'océan Atlantique avec l'océan Pacifique. Cette tâche colossale, qui fut entreprise par les Français en 1881, fut marquée par une série de catastrophes et se termina par un désastre financier, en 1889. Elle avait toutefois inspiré un rêve à Théodore Roosevelt. Dans les premières années du XXème siècle, les Etats-Unis demandèrent à la Colombie de signer un traité livrant l'isthme à un consortium nord-américain. Elle refusa.

En 1903, le président Roosevelt y envoya le navire de guerre Nashville. Les soldats américains débarquèrent, capturèrent et tuèrent un populaire commandant de la milice locale, puis décrétèrent l'indépendance du Panama. Après l'installation d'un gouvernement fantoche, un premier traité fut signé, établissant une zone américaine des deux côtés du futur canal, légalisant l'intervention militaire des Etats-Unis et accordant à Washington le contrôle virtuel sur cette nouvelle nation "indépendante".

Il est intéressant de souligner que ce traité fut signé par le secrétaire d'Etat américain Hay et par un ingénieur français, Philippe Bunau-Varilla, qui avait fait partie de l'équipe originelle, mais qu'il ne le fut par aucun Panaméen. Essentiellement, le Panama fut forcé à se séparer de la Colombie afin de servir les intérêts des Etats-Unis, par une entente conclue entre un Américain et un Français.

Pendant plus d'un demi-siècle, le Panama fut dirigé par une oligarchie de riches familles fortement liées à Washington. C'étaient des dictateurs de droite, qui prenaient toutes les mesures jugées nécessaires pour promouvoir les intérêts américains. Comme la plupart des dictateurs latino-américains qui s'alliaient à Washington, les dirigeants panaméens se faisaient ainsi un devoir de réprimer tout mouvement populiste à odeur de socialisme."

 

 

Le Guatemala

Au début des années 50, le candidat réformiste Jacobo Arbenz fut élu président de Guatémala lors d'un scrutin qui fut acclamé dans tout l'hémisphère comme un modèle de processus démocratique. A l'époque, 70% des terres du Guatémala appartenaient à moins de 3% des habitants. Arbenz promit d'aider les pauvres à sortir de la famine et, une fois élu, il entreprit une réforme agraire complète. "Arbenz fut applaudi par les classes moyennes et les classes pauvres, me dit Torrijos. Il était l'un de mes héros. Mais nous retenions notre souffle. Nous savions que la United Fruit (compagnie Etats-Unienne) s'opposait à ces mesures, puisqu'elle était l'un des plus grands propriétaires terriens du Guatemala ainsi que l'un des plus répressifs. Elle possédait aussi des plantations en Colombie, au Costa Rica, à Cuba, à la Jamaïque, au Nicaragua, à Saint-Domingue, et ici, au Panama.[...]"

Je connaissais la suite. La United Fruit avait lancé une grande campagne de relations publiques aux Etats-Unis afin de convaincre le public américain et le Congrès qu'Arbenz complotait avec les Soviétiques et que le Guatemala était un satellite de l'U.R.S.S. En 1954, la CIA orchestra un coup d'Etat. Des avions américains bombardèrent Cuidad Guatemala, et le président Arbenz, qui avait été élu démocratiquement, fut renversé et remplacé par le Colonel Carlos Castillo Armas, un brutal dictateur de droite.

Le nouveau gouvernement devait tout à United Fruit. Pour la remercier, il renversa le processus de la réforme agraire, abolit les taxes sur l'intérêt et les dividendes payés aux investisseurs étrangers, élimina le scrutin secret et emprisonna des milliers d'opposants."