Le vilain petit Qatar

Nicolas Beau et Jacques-Marie Bourget

 

Le Qatar

 

     "Depuis sa prise de pouvoir en 1995, Hamad bin Al-Thani n'a qu'un seul ami, l'Amérique. C'est à l'ombre du grand parapluie des Etats-Unis que le jeune homme de 44 ans a pu renverser son père. Bien sûr, ce dernier, en 1991, n'avait pas été assez fou pour refuser de participer à la guerre du Golfe. Mais son engagement contre Saddam Hussein ne fut que symbolique. Trois mois après les bombardements de l'Irak, Khalifa reconstruisait des lycées à Bagdad. Pour Washington, cet émir trop absent, insaisissable, n'est plus un ami totalement sûr dans une zone où la confiance doit être absolue.

Ministre des Affaires étrangères dès 1995, Hamad bin Al-Thani, dit "HBJ", cousin du prince héritier, joue le premier rôle dans ce coup d'Etat. Pas très compliqué de monter un "coup" dans ce pays dont c'est la culture. Mais comment obtenir la "neutralité positive" de Washington et celle du voisin saoudien ? Le très malin HBJ prend langue avec un Libanais qui fait commerce à Doha. Cet homme d'affaires très implanté aux Etats-Unis lui propose une solution: "Je me rend en Amérique pour discuter avec les membres les plus puissants de l'AIPAC, l'association qui représente le lobby juif auprès des parlementaires américains. Voici mon plan : je demande à ces amis de plaider la cause de Hamad auprès de Bill Clinton afin qu'il le laisse renverser son père en douceur. La contrepartie sera l'engagement, par le nouveau monarque, de reconnaître Israël et de faciliter le règlement du conflit avec les Palestiniens." Marché conclut, le commis voyageur part pour Washington. Son plan fonctionne. Le Département d'Etat accepte, permettant au passage de donner une petite leçon à l'Arabie Saoudite, qui renâcle contre la présence de troupes américaines sur son territoire. A l'instant fatidique, les arrogants Saoudiens, qui détestent Hamad, sont bel et bien contraints de regarder ailleurs. [...]

Khalifa, malgré ses malles pleines de milliards, perd son trône, Hamad est calife. A la promesse faite à l'Amérique, le nouveau roi ne se dérobe pas. [...] Doha reconnaît l'existence d'Israël et ouvre des représentations diplomatiques. Une révolution dans le monde arabe et singulièrement dans le Golfe."

 

 

     "HBJ a transformé Doha en station de repos pour la plupart des extrémistes du globe. La seule condition d'admission est d'être islamiste. Outre un bureau de représentation des Talibans, on trouve le Front islamique du salut algérien, plusieurs branches de fous de Dieu Tchétchènes, des Syriens intégristes, et la liste de ces avatars est sans limite.

Vladimir Poutine est le seul à mal digérer cet oecuménisme. Enragé de savoir que l'ancien président tchétchène, le terroriste islamiste Zelimkan Iandarbiev, a ouvert une antenne à Doha, le patron du Kremlin envoie une équipe du FSB, le successeur du KGB, pour lui régler son compte. A l'heure du repas, une explosion met fin à la vie de ce saint homme. La fumée de la dynamite dissipée, deux agents de Poutine sont rattrapés par une patrouille : à Doha la police est rapide, elle roule en Porshe ou en Lamborghini. Quelques temps plus tard, imprudent, HBJ laisse partir pour Moscou une équipe sportive qui doit représenter le Qatar. Bien informé, Poutine lui-même téléphone à HBJ : "Si vous voulez retrouver votre équipe au complet, relâchez nos deux Russes !" Et Doha a docilement laissé filer les exécuteurs du Tchétchène."

 

 

     "Le 12 juin 2012, Human Rights Watch, la principale ONG internationale qui veille sur l'état des droits de l'homme dans le monde, publiait un rapport fracassant sur la situation du million et demi d'immigrés travaillant au Qatar. Chacune de ces 146 pages constitue une honte. Où des centaines de milliers de migrants, pour la plupart venus d'Asie du Sud-Est, "sont menacés d'être gravement exploités et abusés, parfois jusqu'au travail forcé". Le rapport s'intitule Construire une meilleure Coupe du monde : protéger les travailleurs migrants du Qatar avant la coupe de la FIFA en 2022. En gros, si l'émirat s'entête à traiter les ouvriers comme il le fait depuis des années, l'émir Al-Thani va tout droit vers le mondial du clash. Aucun Etat civilisé, aucune association humaine, et même la peu scrupuleuse Fédération internationale de football, ne peut fermer les yeux sur l'esclavagisme qui  menace à Doha, alors que les bras de centaines de milliers d'immigrés sont indispensables à la construction des arènes de cette compétition universelle.

Dans son rapport, Human Rights Watch analyse d'abord ce système d'exploitation si solidement implanté. Outre la confiscation de son passeport, l'ouvrier est attaché à "son" patron comme la chèvre au piquet. Il lui est impossible de claquer la porte et d'aller travailler ailleurs. [...] Le rapport relève l'existence d'un incroyable "permis de sortie", qui contraint tout salarié à rester au Qatar si tel est le désir de son "maître". Hussein Al-Mulla, sous-secrétaire au ministère du Travail, a annoncé la fin possible de ce système, qui serait remplacé par un "contrat entre la firme et son salarié". Parole à laquelle personne ne peut croire tant que la législation qatarie, toujours en vigueur, légalise un système digne du XVIIIème siècle colonial."

 

 

     "Le vrai poison, venu des sables du mali et qui risque peu à peu de s'instiller dans les relations entre Paris et Doha, trouve sa source dans l'intervention française lancée en janvier 2013. Première étape de la croyance, l'Elysée refuse d'admettre que l'ami qatari puisse, épousant ainsi la cause des djihadistes du Mujao, faire la charité à Gao et ailleurs. Hélas, sous la signature de Claude Angeli, Le Canard enchaîné, chaque semaine, égraine des informations qui confirment ce triste double jeu. Colère de l'émir, il expédie son ambassadeur au Quai d'Orsay où on le surnomme "Pater dolorosa". Diffamation, hurle l'Excellence. Aux affaires étrangères, une administration qui n'a pas bougé depuis le règne de Nicolas Sarkozy, on explique sur le ton qu'on réserve aux grands malades qu'en France il est encore difficile de censurer un journal. Mais les larmes de l'ambassadeur continue de couler. On alerte donc l'Elysée. Au Palais, on trouve la solution : "Nous allons demander à la DGSE de laver la réputation du Qatar"... Et ça marche. Transformée en attachée de presse de Doha, la DGSE demande à Georges Malbrunot, un ami journaliste, de publier un message : "La DGSE dément avoir jamais découvert le moindre indice mettant en cause le Qatar dans le financement des djihadistes au Nord-Mali." Ouf ! L'amitié franco-qatarie résiste aux méchantes rumeurs."