Le Moyen Age une imposture

Jacques Heers (1992)

 

Moyen Age et obscurantisme

  

     "Tout ce qui concerne les terreurs [et superstitions liées à l'obscurantisme] de l'an mille fut inventé après coup, présenté, pendant des générations et à un large public, comme le récit de faits réels, illustré d'une suite d'anecdotes imaginaires. Comme toutes les légendes, celle-ci a son histoire.

L'entreprise servait naturellement un dessein bien arrêté et s'inscrivait dans un fort courant intellectuel d'anticléricalisme et de dépréciation générale du Moyen Age.

Les signes avant-coureurs en apparaissent dans les écrits très disparates et dispersés d'historiens ou encyclopédistes des XVIIe et XVIIe siècle, hommes d'Eglise souvent, chanoines et moines bénédictins en particulier, qui dénonçaient vigoureusement l'"ignorance et la barbarie des fidèles" des temps médiévaux, dont ils rendaient les mauvais prédicateurs, "gens ignorants et grossiers" responsables.

Ces attaques n'avaient rien de particulier mais répondaient à une démarche "réformatrice" de l'Eglise qui, dans certains milieux ecclésiastiques, recueillait de nombreux appuis et sympathies. [...]

Les images de ces peurs collectives, toutes d'invention, furent reprises et enjolivées par les "philosophes" d'avant et pendant la Révolution de 1789. Ces écrivains, certains fort obscurs, s'appliquaient à animer, en France et en Angleterre surtout, un mouvement violemment antireligieux. Il ne s'agissait plus seulement de rendre l'Eglise romaine coupable d'abétir les hommes, de soigneusement propager l'obscurantisme dans le peuple, mais aussi d'inciter par d'indignes subterfuges nobles, bourgeois et paysans à donner leurs biens aux églises et aux couvents. Les auteurs engagés dans ce combat ne s'en prenaient plus seulement aux faux sermonneurs mais accusaient tout le clergé d'avoir, peu avant l'an mille, forgé l'idée de la fin du monde toute proche afin de convaincre les fidèles de prier davantage, de se laver de leurs péchés, de se débarrasser de leurs biens terrestres par de larges dons aux monastères.

Un pamphlet anonyme publié très exactement en 1789 et intitulé Le Diable dans l'eau bénite ou l'iniquité retombant sur elle-même, prétendait démonter jusque dans ses moindres détails le mécanisme psychologique, mis en place par les religieux de tous bords, pour effrayer les populations et provoquer ces mouvements de panique. Ces suppôts de Satan avaient "acquis la confiance du peuple par le patelinage de leur conduite et le fanatisme crédule qu'ils insinuèrent dans les âmes" ; ils ne pensaient qu'à persuader les hommes, "rendus fanatique jusqu'à la stupidité", que leurs fautes ne pouvaient se racheter que par l'abandon de leurs biens périssables. 

Ces explications, fort bien présentées, furent naturellement reprisent, en 1791, au moment de la confiscation des biens du clergé, laquelle, disait-on sans aucune pudeur, allait enfin permettre de rendre tous ces biens fonciers "au peuple" qui en avait été dépossédé par "une ignoble supercherie". 

C'est ainsi que, par un des aspects du moins, le montage mis en place et affiné par les propagandistes de la Révolution, en l'occurrence l'insistance à faire croire à la réalité des paniques de l'an mille, devait simplement justifier une vaste opération financière, pour le profit, quelques années plus tard, des accapareurs des biens devenus "nationaux".

A partir du moment où l'on prétendait administrer la preuve que les prêtres et les moines s'étaient enrichis par divers procédés indignes, par ces infâmes machinations et supercheries, les reprendre n'était que justice. Ce n'était plus une spoliation mais une restitution que magistrats et financiers de la Révolution pouvaient mener la conscience tranquille, que la morale ne pouvait qu'approuver."