Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine

J. J. Mearsheimer et S. M. Walt

 

Israël

 

"Les chercheurs israéliens savent bien que les premiers sionistes étaient loin d'être bienveillant à l'égard des Palestiniens. Les Arabes ont bel et bien résisté aux incursions sionistes, tuant parfois des juifs et détruisant leurs maisons. Mais cette résistance était assez naturelle dans la mesure où les sionistes essayaient de créer leur propre Etat sur le territoire arabe. "Si j'étais arabe, confia Ben Gourion [futur premier ministre de l'Etat d'Israël de 1948 à 1953] en juin 1937, je me rebellerais avec d'avantage de vigueur, d'amertumes et d'acharnement contre cette immigration qui placera un jour la Palestine et tous ses habitants sous autorité juive." les sionistes ont en effet réagi avec vigueur et parfois avec cruauté, et aucune des deux parties ne détient la palme de la morale au cours de cette période.

[...] Bien sûr, les dirigeants sionistes n'ont pas ordonné à leurs soldats d'assassiner et de violer la population palestinienne, mais ils ont prôné le recours à la violence pour chasser les masses palestiniennes des terres destinées à devenir l'Etat Hébreu. Il suffit de lire ce que Ben Gourion a consigné dans son journal le 1er janvier 1948, époque à laquelle il rencontrait souvent d'autres dirigeants sionistes pour discuter de la façon de traiter la question palestinienne :" l'heure est venue de réagir avec fermeté et violence. Il nous faut être précis sur le moment, l'endroit et la cible. Si nous attaquons une famille, nous devons les brutaliser sans pitié, femmes et enfants y compris. Sinon, ce ne sera pas une réaction efficace [...]. Il n'est nulle besoin de faire la distinction entre coupable et non coupable."

 

    "Il ne fait aucun doute qu'Israël a tiré des avantages considérables du soutien américain, bien que l'on puisse également avancer que ce soutien a été utilisé pour mener des politiques -pensons par exemple à l'implantation des colonies- qui n'étaient pas toujours dans l'intérêt d'Israël à long terme. Il est également indubitable que les Etats-Unis ont tiré des profits stratégiques de leur soutien à Israël, surtout au cours de la Guerre froide. Pourtant ces bénéfices ne suffisent pas à expliquer pourquoi les Etats-Unis ont apporté ce soutien si considérable aussi longtemps. Subventionner et protéger Israël a put -il est permis d'en douter- représenter un avantage réel pour les Etats-Unis au plus fort de la Guerre froide mais cet argument est tombé avec la chute de l'URSS et la fin de la compétition entre les deux superpuissances au Moyen-Orient. Aujourd'hui, les liens étroits qu'entretien l'Amérique avec Israël ne contribuent pas à la sécurité des Américains ni à leur prospérité. Bien au contraire : ce soutien inconditionnel sape les relations des Etats-Unis avec leurs autres alliés, jette le doute sur le sens moral de l'Amérique, contribue à l'émergence d'une génération d'extrémistes anti-américains, et complique l'action des Etats-Unis dans une région très sensible mais stratégique. En bref, on ne peut plus avancer de raison stratégique pour justifier cette "relation privilégiée". Si l'on veut trouver un argument convaincant, il faut chercher ailleurs.

 

 

L'AIPAC

 

 L'exemple le plus célèbre de ce que peut coûter à un homme politique qui contrarie l'AIPAC [principal lobby pro-israélien aux USA] est peut-être la défaite du sénateur républicain de l'Illinois Charles Percy en 1984. Ce dernier a eu beau voter majoritairement en faveur d'Israël, il s'est attiré les foudres de l'AIPAC en refusant de signer la "lettre de 76" parrainée par l'AIPAC protestant contre la "réévaluation" de la politique américaine au Moyen-Orient promise par Ford en 1975. Il a également commis l'erreur de dire du chef de l'OLP Yasser Arafat qu'il était plus "modéré" que d'autres terroristes palestiniens. Les adversaires de percy lors des primaires et de l'élection ont reçu des sommes considérables des comités pro-israéliens, et un homme d'affaires d'un autre Etat (la Californie), Michael Goland, un donateur important de l'AIPAC, a dépensé 1,1 million de dollars en publicité contre Percy dans l'Illinois (Goland fut plus tard reconnu coupable de financement illégale de campagne lors des élections de 1986 en Californie). Comme s'est vanté Tom Dine après la défaite -loin d'être aussi nette- de Percy, "tous les juifs d'Amérique, de la côte Est à la côte Ouest, se sont unis pour se débarrasser de Percy. Et les hommes politiques américains -en poste comme ceux qui y aspirent- ont entendu le message". Même si Dine [diecteur exécutif de l'AIPAC de 1980 à 1993] fanfaronne quelque peu, la leçon à tirer de ces histoires est relativement claire : ainsi que l'a formulé J.J. Goldberg, rédacteur en chef de Forward, en 2002, "au Congrès on sait qu'il ne faut pas se fâcher avec ces gens-là faute de quoi ils vous descendent".

Les efforts de l'AIPAC et des comités pro-israéliens ne se concentrent pas seulement sur l'élection de certains candidats. Ils ont également  accompli l'exploit de transformer des responsable politiques critiques d'Israël en fervents supporters. L'ancien sénateur James Helms (républicain, Caroline du nord) a ouvertement critiqué le programme américain d'aide aux pays étrangers pendant la majeure partie de sa carrière, ce qui signifie qu'il s'opposait aussi à une aide conséquente à Israël. En 1984 Helms se retrouvait au coude à coude avec James Hunt, Gouverneur populaire de Caroline du nord, dans la course (onéreuse) à sa réélection. Trouvant là un l'occasion d'éliminer un ennemi de taille, l'AIPAC a financé à grands renforts de dollars la campagne de Hunt, qui a failli remporter l'élection. Helms a compris le message : il s'est rendu en Israël l'année suivante et s'est fait prendre en photo une kippa sur la tête en train d'embrasser le Mur des lamentations. A l'occasion du même déplacement, le sénateur s'est fait prendre en photo avec Ariel Sharon, un cliché qu'il a accroché dans son bureau. Helms est resté un fervent défenseur d'Israël jusqu'à sa retrazite en 2002.

 

 

 Conflit Israélo-Palestinien

 

  "Bush a formellement adopté l'idée d'un Etat palestinien au cours de l'automne 2001. Au printemps 2002, il a appelé Israël à retirer ses troupes de plusieurs zones palestiniennes de Cisjordanie, et envoyé Colin Powell dans la région pour amorcer un processus de paix. Au cours du même été, Bush prit l'initiative de la feuille de route, censé fournir un calendrier précis menant vers un Etat palestinien indépendant et démocratique. L'année suivante, Bush se rendit au Moyen-Orient pour la défendre. Après l'effondrement en 2006 des projets israéliens de règlement unilatéral, l'administration Bush -Condoliza Rice en tête- renouvela ses efforts pour trouver une issue au conflit. Dans chaque cas, le lobby pro-israélien a agi de façon rapide et efficace afin de neutraliser ces efforts, en recourant à toute une série de tactiques : lettres ouvertes, résolutions du congrès, éditoriaux, communiqués de presse, rencontre entre membres de l'administration et dirigeants d'influentes organisations de la communauté juive ou de groupes évangéliques. Des membres du gouvernement sympathisants de la cause israélienne, comme Elliot Abrams, ont assistés le lobby dans ses efforts, parfois en rencontrant secrètement des officiels israéliens afin de déjouer les initiatives en cours. Au lieu de mettre le pouvoir des Etats-Unis au service de la paix (par exemple en liant l'aide américaine à la coopération d'Israël à la feuille de route), Bush a fini par systématiquement soutenir les politiques de Sharon -et aujourd'hui d'Olmert. Comme l'a déclaré en Octobre 2004 l'ancien conseillé à la  sécurité nationale Brent Scow croft, Sharon tenait le président Bush "enroulé autour de son petit doigt".

La capacité de l'Etat Hébreu à défier les Etats-Unis et à amener Washington à s'aligner sur ses options constitue un exemple classique du fonctionnement politique des groupes d'intérêts. Bien que les sondages d'opinion indiquent que les Américain soutiendraient une politique exhortant Israël à offrir aux Palestiniens un règlement équitable, les groupes qui constituent le lobby pro-israélien -et notamment ses composantes les plus radicales- s'intéressent plus à cette question qu'à l'Américain moyen. Par conséquent, des groupes tels que l'AIPAC ou la Conférence des présidents peuvent avoir une influence disproportionnée sur des élus, de sorte que leurs options ont plus de chances de l'emporter, même si elles sont contraires à l'intérêt des Etats-Unis et se révèlent aussi, malgré leurs intentions, néfastes pour Israël."

 

 

Syrie

 

  "A la racine du conflit actuel entre Israël et la Syrie, il y a la question du plateau du Golan, qu'Israël a arraché à la Syrie pendant la guerre des Six-jours, provoquant l'exode de 80000 habitants syriens. En 1981, le Golan est passé sous le régime des lois israéliennes, ce qui constitue une annexion de fait. La Syrie tient absolument à récupérer ce territoire et c'est à cette fin qu'elle soutient des groupes terroristes comme le Hamas et le Hezbollah ; l'armée syrienne est trop faible pour menacer Israël et ces groupes constituent son seul moyen de pression sur l'Etat hébreu. En 1994, le Premier ministre Yitzhak Rabin a affirmé son accord de principe sur une restitution du plateau du Golan à la Syrie en échange d'une complète normalisation des relations entre les deux pays. [...]

Rabin fut assassiné un an plus tard, mais ses successeurs -Shimon Pérès et Benjamin Netanyahou- continuaient en principe à s'accorder sur le retrait. Mais Pérès resta trop peu de temps à son poste pour s'engager dans des négociations et Netanyahou, pour diverses raisons, n'en fit pas une priorité. Le successeur de Netanyahou, Ehud Barak, était également prêt à rendre aux Syriens la quasi-totalité du Golan, mais il ne souhaitait pas s'engager à un retrait intégral sur les frontières de 1967.

Dans la seconde moitié des années 1990, les relations entre Israël et la Syrie n'était pas pas foncièrement mauvaise, dans la mesure où les deux pays s'efforçaient par divers canaux de parvenir à un accord. L'administration Clinton était profondément impliquée dans ce processus de négociation et souhaitait faire aboutir une solution définitive [...]. Ce qui signifie qu'à l'époque les relations entre la Syrie et les Etats-Unis étaient raisonnablement positives, bien que la Syrie fut une dictature dirigée par un parti unique et que l'Administration Clinton se soit publiquement engagée à "propager la démocratie" dans le monde. [...]

A l'automne 1999, le président Clinton était convaincu qu'un accord entre Israël et la Syrie était enfin à portée de main. Début janvier 2000, en réponse à une demande insistante de Barak, il invita les deux camps à se réunir à Shepherdstown, en Virginie occidentale. Mais Barak, qui s'était soudain rendu compte que l'opinion publique israélienne ne voyait pas d'un bon oeil la perspective de rendre le Golan à la Syrie, adopta une position inflexible et s'efforça de projeter une image de "dur" en ralentissant le processus. Les négociations échouèrent. Comme devait l'observer ultérieurement Denis Ross, principal négociateur et bras droit de Clinton pour les affaires moyen-orientales, "si Barak n'avait pas fait marche arrière, il y aurait pu y avoir un accord en janvier 2000". [...] Pour Clinton, il est clair que les responsables de l'échec des négociations étaient les Israéliens, pas les Syriens.

Sharon remplaça Barak au poste de Premier ministre en février 2001. Ce changement détériora considérablement les relations israélo-syriennes et par voie de conséquence, les relations entre Damas et Washington. Contrairement à ses quatre prédécesseurs, Sharon n'avait aucune intention de restituer le plateau du Golan. "Même dans mes moments de fantaisie les plus fous, je n'aurais jamais accepté une telle concession", déclara-t-il. Le successeur de Sharon, Ehud Olmert, s'est également prononcé sans ambiguïté : "Le plateau du Golan restera en notre possession pour toujours."[...]

Malgré cette farouche résistance à l'abandon du Golan, il existe au sein des cercles dirigeants israéliens un degré important de soutien à la négociation d'un accord avec la Syrie. C'est particulièrement vrai chez les militaires. Le chef d'état-major de Tsahal a ainsi déclaré en 2004 qu'Israël était capable de se défendre sans le plateau du Golan et serait plus en sécurité s'il signait un traité de paix avec la Syrie. Non seulement l'Etat hébreu bénéficierait de la normalisation de ses relations avec un ennemi de longue date, mais le Hezbollah, le Hamas et le Jihad islamique perdrait le soutient de Damas. [...]

Pour justifier leur intransigeance, les dirigeants israéliens dépeignent la Syrie comme un "Etat voyou" auquel on ne peut pas faire confiance et qui ne comprend que la force. Rien d'étonnant à ce que l'ambassadeur syrien à Washington ait déclaré début 2004 que "plus nous parlons de paix, plus nous sommes attaqués".