Le café du commerce des penseurs

Louis Pinto (2009)

 

Les "Intellectuels"

 

      "Aux yeux du grand public qui déborde le cercle des croyants intellectuels, la seule image du monde intellectuel, celle que livrent les médias, se réduit au spectacle de cuistres en dispute, de prédicateurs pompeux, de dandys rivalisant avec les vedettes du cinéma et de la chanson.

Depuis des années, le terrain se trouvait préparé pour l'anti-intellectualisme de politiciens et d'idéologues conservateurs qui, jouant d'une dérision facile, ont su utiliser de plus en plus ouvertement cette image pour rabaisser la culture et, à travers elle, mettre à leur place subalterne tous ceux qui maintiennent les idéaux de l'autonomie intellectuelle, jetés en pâture à l'"opinion". [...]

Dans sa forme comme dans son contenu, la doxa intellectuelle porte la trace de la lutte menée par les penseurs du "nouveau", malins et rapides, contre les auteurs à l'ancienne, laborieusement démonstratifs ; et s'il y a dans le propos des premiers une part non négligeable d'anti-intellectualisme, c'est qu'ils doivent, en effet, s'efforcer de justifier un accès privilégié à la modernité, fondé sur le flair, quelques réminiscences scolaires  et beaucoup de conversations. D'où cette prédilection pour l'inclassable dont l'une des fonctions est de faire, à bon compte, la leçon à tous ceux qui s'emploient à élaborer des connaissances ou simplement à poser des problèmes hors de tout ordre du jour officiel ou officieux. Le vernis intellectualiste du discours journalistique a pour corrélat l'introduction de la logique journalistique du scoop dans l'univers des idées : il y a désormais des théories et des concepts qui montent ou qui baissent, des groupes sociaux ringards ou dans le vent... Les stéréotypes de la veille sont souvent perçus comme tels et montré ironiquement ; c'est le "prêt-à-penser" dévoilé selon une modalité moins critique que sceptique. [...]

 

La faible autonomie dont disposent ces intellectuels à l'égard des différentes formes de pouvoir temporel se manifeste dans un discours double où les significations d'apparence théorique sont toujours directement rabattables sur des significations politiques. Ils ne parviennent à saisir l'essence du présent qu'à travers l'actualité dont parlent les magazines pour cadres, les éditorialistes et les essayistes de la presse sérieuse. Autrement dit, ils parlent presque toujours de politique mais d'une façon suffisamment élevée pour que leurs propos ne paraissent pas une simple redite de ce qu'on lit dans la presse, où par ailleurs, ils se font entendre."