La société de l'indécence

Stuart Ewen (1976 - réédition 2014)

 

Jeunisme

 

"En 1930 [aux Etats-Unis], la vie active commençait plus tard qu'au début du siècle, mais c'est parmi les jeunes gens que l'industrie cherchait l'idéal du "travailleur efficace". L'âge, qui était autrefois le signe d'un savoir capitalisé était devenu un handicap ; la retraite forcée signifiait bien la transformation du travail artisanal qualifié en surveillance de machine. Dans le premier quart de ce siècle, on avait vu à la fois augmenter le nombre relatif des personnes de plus de 65 ans et diminuer, dans la même tranche d'âge, la proportion de celle qui touchait un salaire. C'était là une sérieuse faille dans le soi-disant progrès prodigué par la technologie américaine, puisque cela supposait de sélectionner les travailleurs de telle sorte que les vieux, poussés hors de l'usine et incapable de gagner leur vie, représentaient finalement un fraction de plus en plus grande du peuple américain.

La publicité a bien servi cette idéalisation de la jeunesse. Puisque c'était les jeunes qui faisaient vivre l'industrie, il suffisait de décréter qu'ils se réaliseraient grâce à la consommation pour satisfaire à la fois les besoins individuels et ceux des grandes sociétés en matière de distribution de masse et de force de travail. En outre, l'exaltation de la jeunesse était en même temps une célébration de l'innocence et de la docilité.

En même temps que les vieux se sentaient de plus en plus exclus par la société, la publicité, porte-parole des industries, célébrait l'enfant, qui d'une part était une image de vitalité et d'endurance au travail et, de l'autre, symbolisait la conjonction du principe de consommation et du principe de plaisir."

 

 

Lire et écrire

 

"Historiquement, les liens entre alphabétisation et démocratie sont inséparables de la notion d'une population cultivée, ayant une bonne connaissance des questions qui touchent son existence et dotée d'outils lui permettant de participer activement à la réflexion publique et au changement social. Les luttes du XIXe siècle pour l'alphabétisation et l'éducation n'ont jamais été limitées à la capacité de lire. Elles se rapportaient également à l'apprentissage de l'écriture. Donc à l'augmentation du nombre et de la diversité de voix pouvant s'exprimer dans les échanges et les débats publiés.

Ce lien est flagrant dans la vie de Frederick Douglass (homme politique et écrivain américain du XIXe siècle), qui a relaté à maintes reprises un incident d'enfance. La maîtresse de la plantation où il était esclave commença à lui apprendre à lire. Lorsque son mari découvrit cet écart de conduite, il la réprima sévèrement. Elle avait, ainsi que Douglass l'expliquait, violé "la véritable philosophie de l'esclavage et les règles spécifiques devant être observées par les maîtres et les maîtresses dans la gestion de leur cheptel humain". Cet épisode éclaircit un "mystère douloureux pour Douglass, en expliquant comment l'analphabétisme forcé consolidait "le pouvoir de l'homme blanc de perpétuer l'esclavage de l'homme noir". Douglass emporta avec lui cette leçon lorsqu'il s'enfuit pour la liberté vers le nord. Il devint non seulement un lecteur assidu mais, ce qui est plus important, un écrivain, le principal abolitionniste noir. L'écrit était l'outil primordial de la connaissance publique. Au XIXe siècle, savoir lire ET ECRIRE était essentiel pour les Afro-américains s'ils voulaient participer au débat contre l'esclavage."