La santé de l'Etat c'est la guerre

Randolph Bourne (1919)

 

Union of Democratic Control

 

« En 1914, l'éclatement de la guerre suscita la formation en Grande-Bretagne de la Union of Democratic Control (UDC). A l'origine de cette organisation présidait le constat que le conflit était la conséquence d'accords internationaux secrets conclus entre puissances et non ratifiés démocratiquement. Le manifeste de l'UDC réclamait notamment que "Nul traité, accord ou négociation soit entrepris au nom de la Grande-Bretagne sans la sanction du Parlement". Malgré les attaques dont ses membres furent l'objet en vertu des lois britanniques du temps de guerre,, le mouvement prit de l'ampleur tout au long du conflit et compta, en 1917, jusqu'à 650000 adhérents. »

 

  

Instinct grégaire

 

« Les psychologues tiennent l’instinct grégaire pour l’un des facteurs primitifs les plus puissants de la cohésion des troupeaux chez les différentes espèces d’animaux supérieurs. L’homme n’y fait pas exception. L’histoire de notre évolution pugnace a toujours empêché cet instinct de s’éteindre. L’instinct grégaire est la tendance à imiter, à se conformer, à se fondre ensemble, et il n’est jamais si puissant que lorsque le troupeau s’estime menacé par une agression.

 

Chez l’homme civilisé l’instinct grégaire permet non seulement de produire une action concertée en vue de la défense, mais aussi de produire une identité d’opinion. La pensée est une forme de comportement ; l’instinct grégaire peut donc inonder ses domaines et exiger cette pensée uniforme que les périodes de guerre produisent avec tant de succès. C’est dans cette inondation de la vie consciente de la société que le grégarisme produit ses ravages. »

 

« Il suffirait amplement que nous soyons assez grégaire pour jouir de la compagnie des autres, pour coopérer avec eux et pour éprouver un léger malaise dans la solitude. Malheureusement, cet instinct ne se contente pas de ces exigences raisonnables et saines ; il exige que prévale en tout la même vision des choses, qu'elle s'étende à tous les domaines de la vie. Ainsi, tout progrès humain, toute nouveauté et tout non-conformisme doivent se heurter à la résistance de ce tyrannique instinct du troupeau qui contraint l'individu à obéir et à se conformer à la majorité. »

 

 

Ingérence

 

« Puisque ce sont des mobiles altruistes qui servent à justifier l’ingérence, alors, tant qu’à faire, pourquoi ne pas affecter les budgets militaires occidentaux à la mise en place d’une forme de keynésianisme mondial : au lieu d’exiger des pays pauvres qu’ils aient  des « budgets en équilibre », nous devrions utiliser les ressources gaspillées en dépenses militaires pour financer des investissements massifs dans l’éducation, la santé et le développement. Cela peut sembler utopique, mais pas plus que l’idée qu’un monde stable émergera de nos présentes guerres à la terreur ou de nos guerres humanitaires. »

 

« Si on arrêtait la politique d’ingérence, les diverses oppositions dans les pays visés par cette politique cesseraient d’être perçues et réprimées comme autant de cinquièmes colonnes de l’étranger. »

 

 

Entrée en guerre

 

« Avec le choc de la guerre, en revanche, l’Etat montre à nouveau de quoi il est capable. Le gouvernement, sans aucun mandat du peuple, sans consulter le peuple, conduit toutes les négociations, s’assure alliances et soutiens, dispense menaces et explications, qui aboutissent bientôt au conflit avec tel autre gouvernement, et entraînent doucement mais sûrement le pays dans la guerre. A l’attention des plus orgueilleux et des plus arrogants de nos citoyens, il peut s’appuyer sur la liste des insultes inadmissibles proférées contre nous par les autres nations ; à l’attention des libéraux et des philanthropes, il dispose d’un arsenal convaincant de buts moraux que notre entrée en guerre doit permettre d’atteindre ; pour les classes ambitieuses et agressives, il peut évoquer à voix basse l’importance de notre rôle dans le destin du monde. Le résultat est que, même dans ces pays où la responsabilité de déclarer la guerre est en théorie entre les mains des représentants du peuple, aucun corps législatif ne s’oppose jamais à l’exécutif – qui traite pourtant des affaires extérieures dans le plus grand secret et en toute irresponsabilité – lorsqu’il souhaite mettre la nation en ordre de bataille. Les bons démocrates estiment généralement qu’il existe une différence cruciale entre un Etat dont c’est le Parlement ou le Congrès qui déclare la guerre et l’Etat où une telle déclaration est le fait d’un monarque absolu ou d’une classe dirigeante. Mais quand on l’examine de façon rigoureuse et pragmatique, la différence est loin d’être frappante. Dans les républiques les plus libérales comme dans les plus tyranniques des empires, toute politique extérieure – ces négociations diplomatiques qui suscitent ou préviennent les guerres – est la propriété privée de la frange exécutive du gouvernement et n’est exposé à aucun contrôle, quel qu’il soit, de la part des assemblées populaires ou du peuple lui-même par le suffrage universel. »

 

 

Opposants en temps de guerre

 

« Les idées minoritaires qui, tout irritantes qu’elles fussent au temps de la paix, ne pouvaient alors être réprimées à moins d’être associées à une criminalité réelle, tombent, désormais, sous le coup de la loi. La critique de l’Etat, les objections quant à la guerre, les opinions mitigées sur la nécessité ou la beauté de la conscription sont soumises à des peines terribles, bien plus sévères que celles réservées au crime véritable et concret. L’opinion publique exprimée dans les journaux, en chaire ou dans les écoles ne forme plus qu’un seul bloc compact. La « loyauté », ou plutôt l’orthodoxie guerrière, devient, dans l’évaluation de tout métier, de toute compétence et de toute activité, l’unique étalon. »