La mort de pygmalion

Claude Alzon (1974)


L'adolescent

 

 "Hier l'adolescent en entrant dans la vie, savait très bien qu'il n'allait pas nager dans l'eau de rose. On le lui avait dit et, en voyant ses parents trimer, il n'avait pas songé à mettre leur parole en doute. Peu gâté en biens matériels, il n'en espérait pas d'avantage une fois qu'il serait marié et ne se faisait aucune illusion sur le mal qu'il aurait pour procurer à ses enfants un peu de bien-être. Mais précisément les quelques joies qu'il aurait dans son existence d'adulte n'étaient pas là. Elevé tendrement par ses parents fiers de leur condition, de leur famille, de leur travail, il ne songeait guère pour lui-même qu'aux plaisirs simples des pauvres : aimer les siens, être aimé d'eux, remplir sa tâche au mieux. Ce qui impliquait toute une vie de dévouement à laquelle tout l'avait préparé : la morale reçue, l'exemple donné, les sacrifices déjà consentis. Car si de bonne heure il avait dû obéir, se priver, travailler, c'était pour se préparer à la rude existence qui l'attendait. Une existence où il faudrait trimer beaucoup pour pas grand chose. Mais, précisément, à ses yeux comme à ceux des siens, ce sont ces efforts qui en feraient tout le prix.

On ne peut rêver plus violent contraste avec la mentalité d'un adolescent d'aujourd'hui. Elevé par l'argent et pour l'argent, il ne saurait avoir et n'a effectivement qu'un but : l'argent, clé unique de tous les plaisirs dans un monde soumis à sa loi. De sa future famille, le jeune ne pourra récolter que ce qu'il y sèmera : rien, si ce n'est quelques miettes, l'essentiel dans l'existence étant désormais de jouir, et non de donner. Quant au travail, il ne compte plus désormais qu'en fonction de ce qu'il rapporte. On ne s'y accomplit plus ; on en vit et on le maudit. L'homme nouveau est unidimensionnel. L'essentiel de ses plaisirs étant médiatisé par l'argent, il ne peut aspirer qu'à en gagner le plus possible. Mais comme tout dans son éducation l'a détourné de la contrainte et du labeur, c'est un être écartelé. D'un côté jouir par l'argent, mais pour cela subir le travail. De l'autre, ne rien faire mais renoncer aux plaisirs."

 

 

Vomir le capitalisme

 

"Aussi longtemps que le peuple mordra à l'appât en sacrifiant au culte de veau d'or, il devra payer par un travail de plus en plus aliénant, des achats de plus en plus coûteux, de moins en moins utiles, de plus en plus décevants. Il faut avoir le courage de lui dire : halte, cela suffit. Dans votre intérêt, mais aussi dans celui des autres qui se refusent à mener vitre vie, mais que vous empoisonnez avec votre béton, vos autoroutes, vos jérémiades, tout un système que vous n'avez pas créé, dont vous êtes les victimes, mais dont vous risquez de devenir les complices. Et ne croyez pas qu'il existe des faux-fuyants. On ne vous demande pas de faire vœu de pauvreté, mais de refuser cette prétendue consommation pour briser l'engrenage. Alors, ayant changé de vie, donc de mentalité, vous en viendrez à lutter contre le système pour un vrai bonheur qui ne sera pas fondé sur un bien-être matériel exclusif et illusoire. Mais aussi longtemps que vous n'aurez pas changé votre fusil d'épaule, vous ne ferez que vous débattre et vous épuiser dans la nasse. le capitalisme vous tient par un leurre. Il ne fallait pas l'avaler. Mais puisque le mal est fait, il est encore temps, pas pour longtemps d'ailleurs, de le vomir."

 

 

Autorité parentale

 

« Car c’est bien de la société capitaliste dont les enfants sont victimes, de rien d’autre. Susciter dans le peuple des désirs insensés, l’obliger pour les satisfaire à mener une vie déséquilibrée, c’est sacrifier l’enfant de deux façons : en le faisant passer après les biens de consommation et, dans la mesure où il reste du temps pour s’occuper de lui, en lui donnant comme parents des gens qui, à force de fatigue et de mécontentement, sont en train de devenir complètement cinglés. Sans compter une bêtise qui est à la dimension des objectifs qu’ils poursuivent. Gentils éducateurs, ne vous étonnez donc plus de voir les mères de famille, en rentrant le soir de leur travail, se débarrasser de leurs gosses en les mettant devant n’importe quelle émission de télé. Ce n’est pas seulement parce qu’elles sont crevées, mais aussi parce qu’elles n’y voient aucun mal. Dans notre société, la télé est la vraie mère nourricière. La saveur de son lait est incomparable et convient aussi bien aux adultes qu’aux enfants. Le meilleur des produits pour bébé.

 

Le temps n’est pourtant pas si lointain où, comme dans les sociétés primitives et dans les pays sous-développés, les enfants vivaient chez nous mignotés par les parents, toujours fourrés dans les jupes de leur mère avant, si c’était des garçons, d’accompagner leur père partout, aux armées et jusque dans les tavernes. Ce qui va de soi dans les sociétés où les enfants sont tendrement aimés, et non ressentis comme un obstacle à jouir de la vie.

 

Pourtant, les enfants n’étaient pas moins turbulents, bien au contraire, mais on s’amusait, tout en les instruisant. Que pourrait-on, maintenant, leur apprendre qu’ils ne connaissent déjà, à partir du moment où leurs propres parents, en guise d’éducation régurgitent radio et télé, tétées à la même mamelle ?

 

Manque de temps et d’intérêt, fatigue physique et nerveuse, impatience et agacement, ignorance et bêtise, besoin de récupérer à tout prix, de se distraire, d’avoir la paix, telles sont les qualités dominantes de ces modernes éducateurs promus de par la loi à la tête d’une famille qu’ils sont aussi incapables de diriger qu’ils le sont de se diriger eux-mêmes.

 

Alors, je vous le demande, pourquoi les enfants obéiraient-ils à des pygmalions transformés en Sisyphes qui s’agitent comme des fourmis pour oublier qu’ils ne vont nulle part ? Et pourquoi, en obéissant, sacrifieraient-ils leur plaisir d’être libres afin de devenir plus vite adultes, puisque les parents ont renoncé à l’être en cessant de se sacrifier pour eux ? Alors de grâce, qu’on ne vienne plus s’étonner de la crise d’autorité qui sévit dans les familles. Et qu’on nous épargne les cotonnades censoriales et les lamentations d’usage.


Démocratiser la consommation


Démocratiser la consommation, un mot d'ordre que l'on trouve d'ailleurs inscrit en lettres d'or dans le programme commun d'un Parti socialiste bourgeois et d'un Parti communiste embourgeoisé : La Consommation pour tous. Nous avons vu pour la consommation à quoi une telle aberration pouvait mener. Aussi longtemps qu'on n'aura rien fait pour changer de fond en comble la mentalité populaire en combattant les fausses valeurs qui conditionnent un mode de vie aliénant, on n'aboutira à rien d'autre qu'à aggraver le système, chaque augmentation de salaire, voire chaque aménagement du travail signifiant automatiquement du faux bien-être en plus ; et, par là, l'illusion d'un progrès ne pouvant que perpétuer la poursuite du fantasme. Cela ne signifie pas qu'il faut liquider les syndicats et laisser le capitalisme entasser librement ses bénéfices.

Cela signifie seulement qu'il faut rompre le cycle infernal par une véritable éducation de la classe ouvrière. De manière que tout ce qu'elle peut arracher au patronat soit investi, non dans une consommation aliénante entraînant abêtissement, endettement et dégradation du travail, mais, au contraire, dans une libération consistant à consommer mieux, à travailler moins, le temps et l'argent ainsi épargnés étant consacrés à un véritable enrichissement. La consommation pour tous n'est donc pas une panacée. Education politique et lutte syndicale doivent marcher de pair. Mieux : la première doit primer la seconde. Actuellement l'ouvriérisme et la démagogie, cultivés par les uns, partagés par les autres, ont transformé le combat syndical en ouvrage de fillettes. Car l'ouvrier ne peut se montrer combatif contre un patronat qu'i n'aspire qu'à laisser en place pour accroître son bien-être. Un patronat qui prend soin de le désarmer d'avance en le couvrant de dettes, en lui ôtant son courage et sa fierté, en lui enlevant jusqu'au désir de se cultiver. C'est tout cela qu'une véritable éducation politique permettrait d'abolir en créant les conditions d'une lutte syndicale digne de ce nom.