La guerre des Amériques

Norman Palma (2015)

 

 

Christophe Colomb

 

« Actuellement nous savons que l’unité de mesure employée par Eratosthène pour calculer la circonférence de la Terre était, comme celle d’Aristote, le stade, 157,5 mètres. Mais plus tard les Musulmans vont employer le mile arabe, de sorte que pour Al Farghani, la circonférence de la Terre était de 20 397,6 miles arabes. Christophe Colomb parle dans ses notes de lecture de 20 400 miles. Mais à l’époque on ne savait pas que le mile arabe n’était pas égal au mile romain. Et, c’est là que se trouve l’erreur principale faite par Colomb. En effet, le mile arabe était égal à 1 973,5 mètres, tandis que le mile italien était de 1 477,5 mètres. Ce qui fait que le futur Amiral va se tromper approximativement d’un quart de la circonférence de la Terre. En effet, pour lui la circonférence de la Terre est d’un peu plus de 30 000 kilomètres, tandis que pour Eratosthène, elle était d’un peu moins de 40 000.

 

Il est clair que Christophe Colomb avait une vision assez claire du régime des vents de l’Atlantique nord. Et mis à part cet écart dans les Antilles – il n’est pas arrivé du côté des îles sous le vent, mais du côté des Bahamas – à cause de l’anticyclone des Açores, tout fut maîtrisé. Le grand problème restait l’erreur concernant les calculs sur la circonférence de la Terre, ce qui l’empêcha de comprendre qu’il n’avait pas touché l’Asie, mais bien plutôt un nouveau continent. C’est la raison pour laquelle dans son Journal, à partir du 17 octobre, il commença à parler d’indiens en référence aux populations de ces îles.

 

Certes, ce voyage n’aurait pas eu une incidence aussi cataclysmique sans le cumul d’autres facteurs comme le choc bactériologique et la donation papale. Car il convient d’être conscient du fait que ce qui a été, pour le discours apologétique, une entreprise romanesque, voire de salut et d’humanisation, fut pour ces peuples une entreprise d’anéantissement et de destruction, sans doute la plus importante de l’histoire de l’humanité. Ceci dit, il est important de rappeler que le premier voyage de Christophe Colomb ne fait pas partie de la Conquête. En fait, la Conquête commence avec le deuxième voyage. Car, avant cette entreprise, il n’y avait pas encore de donation papale. C’est la bulle inter Cætera, du 4 mai 1493, qui va jouer un rôle particulièrement dévastateur. Et on peut constater une différence de comportement entre le premier voyage et les suivants. En effet, dans le Journal du premier voyage, il fait une apologie des gens qu’il rencontre. Il nous dit, en résumé, qu’ils sont beaux et gentils, et qu’ils vivent dans un monde paradisiaque. Le seul défaut qu’il voit en eux, c’est le fait qu’ils soient toujours nus. 

 

En octobre 1500, c’est le retour en Espagne de Christophe Colomb et de ses frères enchaînés. Ces derniers étaient accusés non seulement de despotisme, mais aussi d’être des étrangers. Mais Isabelle de Castille fera tout pour calmer les tiraillements, tout en interdisant à Christophe Colomb de retourner à l’île d’Hispagniola car les autorités espagnoles avaient besoin de lui, pour trouver le contact avec la terre ferme. Elles souhaitaient en effet entrer en contact avec la Chine, car comme nous l’avons déjà souligné, à l’époque les autorités espagnoles et l’Amiral Colomb continuaient à croire que les îles découvertes étaient les ante-îles du continent asiatique dont avait parlé Marco-Polo, à savoir cet arc d’îles qui va de ce qui est actuellement les Philippines aux îles indonésiennes. D’ailleurs, c’est ce concept d’ante-îles qui va donner le terme des Antilles. »

  

 

Esclavagisme et marché triangulaire

 

« C’est donc précisément pour combler le manque de main d’œuvre que le marché triangulaire va se mettre en marche et se développer. Las Casas est sans doute l’instance légitimante de cette entreprise. Car c’est le 15 septembre 1516 qu’il avait été nommé par Cisneros (Régent et Grand Inquisiteur), procureur et protecteur de tous les Indiens des indes occidentales. Nous allons assister ainsi, à partir de 1518, au déclenchement du marché triangulaire. Celui-ci va durer officiellement jusqu’à 1885 ; à la Conférence de Berlin qui va interdire la Traite. De sorte que le marché triangulaire va durer 367 ans. Mais, pur être plus précis, il convient de signaler que le premier arrivage des esclaves noirs a eu lieu, quelques années auparavant, dans l’île de l’Hispagniola En effet, en « 1510, Ferdinand le Catholique ordonne d’envoyer 200 esclaves africains au nouveau monde » (cf La Traite des Noirs, Hugh Thomas 2006).

 

En tous cas, la première autorisation, contrat proprement dit, d’envois d’esclaves africains, est faite par Charles Ier d’Espagne – futur Charles Quint – le 18 août 1518, lorsqu’il accorde à Gorrevod le premier contrat – asiento, dit-on dans la tradition espagnole – de « 4000 slaves direct from Africa, if need be, to the new territories of the Spanish Empire » (Rivers of God, Hugh Thomas 2003). Rappelons à ce propos, que le commerce des esclaves était un monopole du Roi. Donc, il vendait ces autorisations, et touchait 33% du prix de la vente.

 

Par conséquent, le marché triangulaire fut le résultat de trois facteurs : premièrement, les besoins de main d’œuvre dans les Amériques ; deuxièmement, la bonne organisation de l’approvisionnement de cette marchandise ; et troisièmement les besoins d’argent de Charles Ier, roi d’Espagne.

 

En tout cas, en ce qui concerne l’approvisionnement d’esclaves, dans les côtes africaines, il convient de rappeler que l’île de Gorée est occupée par les portugais à partir de 1444. Puis, qu’à partir de 1456, ils occupent l’archipel du Cap-Vert et qu’en 1482-1483, ils construisent la forteresse d’Elmina dans le Golfe de Guinée. Et, enfin, en 1485, ils occupent l’archipel de Sao Tomé et principe. Cela va leur permettre d’approvisionner en esclaves le marché américain, tout d’abord dans les Antilles, en commençant avec l’île de l’Hispaniola, et puis leur colonie brésilienne. Car, lorsque les portugais commencent à s’installer – dans l’espace qui leur avait été attribué par le traité de Tordesillas –, en 1532, une partie importante des populations de ces régions avait disparu. C’est la raison pour laquelle l’introduction des esclaves noirs va se faire très rapidement dans cette région.

 

Pour ce qui est des besoins de la couronne de Charles Ier d’Espagne, il convient de rappeler qu’il va être candidat à la couronne impériale, ayant comme concurrent François Ier, Roi de la France. C’est la raison pour laquelle la vente de licences – des « asientos » -, pour le commerce des esclaves africains, va très vite prendre des proportions très importantes. Ceci est d’autant plus vrai que la couronne impériale va se trouver très vite engagée dans la guerre contre les protestants. A ce propos, Pierre Chaunu nous fait remarquer qu’entre 1530 et 1556 Charles Quint empruntait à 28,7%. Ceci explique en grande partie le fait que l’impôt payé pour l’entrée des esclaves africains était de 33%, c’est-à-dire supérieur à l’impôt pour l’entrée des marchandises et pour l’exploitation des métaux précieux, qui était de 20%. Comme on va le voir par la suite, cet impôt, très élevé pour l’introduction des esclaves noirs dans ce monde, explique en partie le niveau très élevé de la mortalité entre le départ et l’arrivée de ces êtres humains.

 

Si la période officielle de ce marché commence en 1518 et termine en 1885, il convient de savoir que ce trafic a fonctionné avant et après cette période de 367 ans. Tout indique, en effet, que dans la réalité ce marché de la Traite des Noirs a commencé en 1502 – avec l’arrivée d’esclaves africains, qui passaient par les Canaries – et a duré jusqu’à 1888, avec la fin de l’esclavage au Brésil. Ce qui veut dire que la traite atlantique a duré effectivement 386 ans. Elle fut tout d’abord le monopole des Portugais, et par la suite d’autres nations européennes vont lui faire de la concurrence, comme la Hollande, la France, l’Angleterre et l’Espagne.

 

Cela dit, passons aux chiffres globaux donnés par Chaunu. En effet, il nous dit que pour chaque esclave qui arrive, il y en a dix au moins, qui meurent au départ et en cours de route. Or, tout indique qu’il y a eu quelque chose comme 12 millions de personnes qui sont parties des côtes africaines et 6 millions qui sont arrivées. Ce qui veut dire, tout simplement, que le taux de mortalité de la traversée était de 50% tandis qu’au départ il restait 4 morts pour chaque personne embarquée. En effet, cela veut dire aussi que le coût humain de la traite atlantique fut de quelques 54 millions de morts. Ce sont les chiffres admis par la plupart des spécialistes et qui ont été repris par d’autres personnalités comme Sedar Sengor, l’ancien président de la Côte d’Ivoire.

 

A présent, on peut se poser la question de savoir pourquoi le taux de mortalité était aussi élevé avant que ces personnes soient débarquées dans les Amériques En ce qui concerne cette problématique, il est évident qu’il y a le phénomène des conditions particulièrement inhumaines de la traversée, ainsi que les maladies et les suicides. Mais, surtout, il y avait le fait qu’avant le débarquement les malades étaient jetés à la mer, pour n’avoir pas à payer l’impôt de 33%. Car, selon la pratique, le négrier devait tout d’abord payer l’impôt, puis les esclaves étaient marqués au fer rouge sur le visage, comme preuve du fait que l’impôt avait été payé. Il fallait, par conséquent, débourser l’impôt et amener au marché des esclaves, des personnes pouvant être vendus, et non pas des malades.

 

Posons-nous maintenant la question de savoir pourquoi le taux de mortalité était-il si important avant l’embarquement ? En effet, il convient de savoir que les populations côtières, musulmanes et catholiques razzièrent les villages de l’intérieur du continent, ou leur faisait la guerre. Ces razzias se passaient au petit matin, sur des villages encore endormis ; avec des flèches incendiées, ils provoquaient le feu dans les villages, ce qui provoquait la fuite de ces populations désorientées. Le nombre de victimes était important. Puis ils ramassaient tout ce qui était viable. Car il s’agissait de faire des longs chemins pouvant dépasser les centaines de kilomètres. Puis, sur le chemin, il y avait des révoltes, des maladies, des suicides. En tout cas, ce que les négriers recevaient pour l’embarquement vers les Amériques n’étaient que des êtres enchainés, brisés physiquement et moralement. A ce propos, il convient de remarquer que ces razzias n’étaient pas opérées par des Portugais, comme le prétend une certaine légende qui cherchait à présenter ces êtres comme des surhommes, capables de rentrer en profondeur dans le continent pour attraper des esclaves, comme on ramasse des œufs abandonnés. George Duby nous parle plutôt du fait que « la traite des esclaves, a favorisé l’essor, près de la côte de Guinée de trois Etats négriers, bien structurés  la confédération Ashanti, le royaume d’Oyo et le Dahomey (Atlas historique 1996). De son côté, le prêtre catholique Alphonse Quenum ajoute les cités Etats de l’orient du delta du Niger et le royaume de Loango.

 

Il est aussi important  de comprendre que pour les puissances coloniales des Amériques, il fallait éviter par tous les moyens l’entrée d’esclaves musulmans dans leurs domaines. Car, l’Islam aurait présenté un danger de première importance, pouvant mener à la révolte des esclaves. Curieusement elles ont évité ce phénomène. Car, du côté de l’Islam, il est interdit de vendre un Musulman à un non Musulman. Puis, il y a le fait que pour ces croyants le monde était divisé en deux parties ; le Dâr el Islam (la terre de la paix) et le Där el harb : la terre de la guerre c’est donc peu après la conquête de l’Afrique du nord par les Musulmans que la pénétration en Afrique noire va commencer. Ce qui va donner, dans les siècles suivants, un commerce d’esclaves très important à partir de quatre grands centres : Tombouctou (Mali) et Kano (Nigeria) pour le Maghreb, puis Khartoum (Soudan) et l’île de Zanzibar pour l’Egypte, l’Asie mineure et l’Arabie. Dans ce commerce arabo-musulman, les chiffres globaux des esclaves exportés par ces grands centres sont moins sûrs que dans le cas du commerce transatlantique que nous venons de regarder. Christian Delacampagne nous donne 11 millions, Olivier Pétré-Grenouilleau parle de 17 millions et Paul Bairoch de 25 millions. Tout indique que dans ce marché, le multiplicateur de pertes avant l’exportation de ces centres est plus ou moins équivalant à celui du marché triangulaire. Il en est de même en ce qui concerne la proportion des personnes arrivées, par rapport à celles exportées par ces centres.  La traversée du Sahara était en principe plus meurtrière que la descente du Nil, à partir de Khartoum, mais la pratique de la castration, voire celle de l’émasculation totale donnait un taux de mortalité plus ou moins semblable.

 

 

C’est le XVIIIème siècle qui est le siècle de la croissance de l’économie esclavagiste. Ceci à cause principalement de la révolution industrielle – à partir de 1700 en Angleterre –, qui fut préparée par l’apparition de la sécurité juridique ; grâce à l’Habeas Corpus Act, du 27 mai 1679. En effet, ce moment de la révolution anglaise va permettre l’apparition des banques régionales (country banks). Ce qui va donner lieu à l’émergence et au développement de l’épargne, du crédit et de l’investissement, et donc au développement du niveau d’efficacité de la monnaie, permettant l’augmentation du secteur productif, et la production dans une échelle de plus en plus importante. Cela aboutit par conséquent au développement de l’industrie textile et de la production du coton. De là la nécessité d’une main d’œuvre servile de plus en plus importante. Ceci d’autant plus que la révolution industrielle ne commence à se développer dans l’agriculture qu’à la fin du dix-neuvième siècle. En réalité, le développement considérable du marché de l’esclavage transatlantique sera freiné par les guerres napoléoniennes, et le blocus continental qui s’en suit par la Grande-Bretagne. Ce qui va conduire à la production du sucre à partir de la betterave et à la production du tabac dans le sud de la France et dans les autres pays de l’Europe du sud. »