La grande séparation

Hervé Juvin (2013)


Les armes de la prospérité


Les armes assurent la prospérité aussi sûrement que la prospérité achète les armes. Le couple a survécu à toutes les vicissitudes, et fonctionne toujours ! Quand Francis Bacon assure que la conquête de l'Irlande va rapporter à la Grande-Bretagne plus que le meilleur prêt à intérêts, quand, en 1672, Colbert incite le roi Louis XIV à envahir la Hollande, leurs arguments sont ceux de commerçants et de banquiers : l'investissement sera profitable !

Quand Henri VIII devient roi d'Irlande en 1541, Francis Bacon écrit sur la conquête de l'Irlande par l'Angleterre : "Je dirai avec confiance que si Dieu daigne accorder paix et justice à ce royaume, aucun usurier n'est aussi assuré de doubler son capital en dix-sept ans et de toucher intérêts sur intérêts que ce royaume ne l'est de doubler dans le même temps son capital et les hommes dont ils dispose." Aucun usurier ne peut proposer mieux ! De son côté Colbert affirme que les manufactures royales sont des régiments et les corporations une armée de réserve, et conseille à Louis XIV la guerre à la Hollande pour l'intérêt du commerce : "Si le Roy assujettissait toutes les provinces unies des Pays-Bas, leur commerce devenant le commerce des sujets de sa majesté, il n'aurait rien à désirer d'avantage."

Nous ne sommes pas sortis de cette hégémonie de l'intérêt marchand qui conduit des guerres, dispose des peuples et ruine ou bâtit des empires, bien au contraire. Les Américains de l'Office of Strategic Services ont entraîné et armé le Viêt-minh et poussé le Vietnam du côté du Japon pour ôter à la France la ressource stratégique du caoutchouc... et l'armée américaine ne bombardera jamais les plantations de caoutchouc, même au plus fort de sa propre guerre du Vietnam !

Des sociétés de gestion de fonds ont organisé, financé et armé des rébellions armées au moment des récoltes de coton ou de café en Afrique de l'Ouest ou en Ethiopie et au Kenya ; elles ont multiplié la valeur des positions accumulées sur les marchés à terme de ces produits, pendant que des géopoliticiens se penchaient doctement sur les stratégies partisanes ou ethniques à l'œuvre ! Les sociétés pétrolières et aussi les exploitants forestiers seraient les financiers de plus de plus de la moitié des conflits qui continuent de secouer l'Afrique, certains sans autre but que d'affaiblir assez l'Etat pour le soumettre à leurs arrangements !"



Guerres marchandes


"L'histoire des aventures qu'ont vécues les Etats-Unis dans le monde, au premier siècle de leur histoire, est éloquente. Avant même que la frontière intérieure ne soit définitivement proclamée "fermée" en 1890 par l'extinction de la race indienne et la concentration des rares survivants des tribus dans des réserves oubliées de tous les hommes - de toute leur histoire, les Etats-Unis n'auront qu'un élu amérindien à la Chambre des représentants,  un seul élu parmi ceux qui formaient encore 90% de la population du continent en 1700 ! -, la défense de leurs intérêts, la volonté d'ouvrir des marchés à leur industrie naissante ou de s'assurer un accès garanti à des ressources naturelles utiles avaient engagé les forces armées des Etats-Unis dans différentes opérations au-delà, et parfois loin, de leurs frontières. Après la petite guerre des grands Lacs qui les opposa aux Canadiens anglais et aboutit à quelques corrections de frontières, les affaires sérieuses commencèrent contre le reste des armées espagnoles qui tenaient d'immenses territoires, du Mexique à l'Amérique du Sud, et de Cuba aux Philippines. Les dépouilles espagnoles étaient à prendre, les prétextes ne manquèrent pas pour intervenir. De l'intervention armée à Buenos Aires en 1852 pour protéger les avoirs américains lors d'une révolution, à l'ouverture forcée du Japon par les canonnières de Perry en 1853-1854, puis aux hésitations devant l'annexion d'Hawaii, jusqu'à la guerre d'extermination conduite aux Philippines, de 1898 à 1909, avec une proportion de plus de mille Philippins tués pour un Américain (ces naïfs prétendaient à l'autonomie, en demandant aux Américains de les aider contre les Espagnols, quand il s'agissait de remplacer un colon par un autre !), ce sont plusieurs dizaines d'interventions armées, allant de la guerre à l'expédition ou au raid, qui ont été engagées par les Etats-Unis pour protéger leurs intérêts, recouvrer leurs dettes, ou ouvrir des marchés à leur commerce. Le génocide indien achevé en 1890, peu après le glorieux massacre de femmes et d'enfants par la cavalerie américaine à Wounded Knee, avait bien préparé des armées qui se recyclèrent dans l'extermination des sauvages, partout où le banquier et le marchand les conduisaient. De Théodore Roosevelt à Donald Rumsfeld, une longue théorie de guerres marchandes leur assura pour plus d'un siècle et l'impunité, et les moyens de l'Etat fédéral."



Monde marchand contre  Nature


"La reproduction par l'industrie de tous les mécanismes de la nature, puis la substitution de produits et services industriels aux services gratuits de la nature, est un trait déterminant du futur. Elle est le fourrier invisible de l'urbanisation forcée (contre laquelle l'Inde, la Chine, d'autres encore, commencent de réagir).

Un point de vue naïf veut que les progrès significatifs, par exemple les semences OGM, aient malencontreusement des conséquences regrettables, comme la mort des abeilles et des insectes pollinisateurs. Il faut lui substituer le point de vue cynique ; chaque fois que les gratuités de la nature disparaissent, l'industrie prend leur place, ce qui signifie que l'industrie organise la disparition de la nature pour le profit privé des sociétés du vivant et de leurs actionnaires. Le jour où plus aucun animal, plus aucun arbre, plus aucune plante ne pourront se reproduire naturellement, quelle victoire pour l'industrie du vivant ! A titre d'exemple, les engrais et les pesticides ont éliminé environ 90% de l'activité microbiologique des sols, et il n'existe plus de chaire de microbiologie en France ! La privatisation du vivant, qui élimine du catalogue autorisé des semences toutes les plantes qui poussent sans pesticides et engrais, est un exemple de la prédation économique."