La doctrine des bonnes intentions

Noam Chomsky (2003)


Propagande

 

"En 1933 l'universitaire wilsonien libéral et progressiste Harold Lasswell, fondateur d'une bonne partie de la science politique moderne, a rédigé l'article de l'Encyclopedia of the Social Sciences intitulé "Propagande". On employait ouvertement le mot à l'époque, il n'était pas encore associé aux nazis. Aujourd'hui, on recourt à divers euphémismes. Le message de Lasswell était clair : nous ne devons pas succomber au "dogmatisme démocratique qui prétend que les hommes sont les meilleurs juges de leurs intérêts". Ils ne le sont pas, ce sont les élites. Puisque les gens sont trop stupides et ignorants pour comprendre leurs intérêts véritables, nous avons le devoir - parce que nous sommes animés d'un profond souci humanitaire - de les marginaliser et de les contrôler, pour leur bien. Et le meilleur moyen de le faire, c'est par la propagande. Il n'y a rien de négatif dans la propagande, expliquait Lasswell. Elle est aussi neutre qu'une poignée de porte. Elle peut servir au bien comme au mal. Et puisque nous sommes des esprits nobles, des gens merveilleux, nous allons l'utiliser pour le bien, pour garantir que les masses ignorantes et stupides resteront marginalisées, n'auront aucune capacité de décision.

On trouve à peu près la même pensée dans les théories léninistes. Les nazis aussi ont repris ces idées. Si on lit Mein Kampf, on voit à quel point Hitler était impressionné par la propagande anglo-américaine. Il soutenait, non sans raison, que c'était elle qui avait gagné la Première Guerre mondiale, et jurait que la prochaine fois les Allemands seraient prêts aussi - qu'ils auraient leur propre système de propagande, modelé sur celui des démocraties. Depuis, bien d'autres s'y sont essayés. Mais les Etats-Unis restent à la pointe, parce qu'ils ont la société la plus "libre", où il est donc beaucoup plus important de contrôler les mentalités et les opinions."

 


USA et légitime défense préventive


"L'une des composantes de la doctrine Bush c'est que les Etats-Unis ont le droit de mener des opérations militaires offensives contre des pays que nous considérons comme une menace parce qu'ils ont des armes de destruction massive. De nombreuses grandes figures de l'establishment l'ont condamné. Ils n'étaient pas vraiment en désaccord sur le fond, mais ils pensaient que l'impudence avec laquelle on déclarait et on appliquait ce principe constituait, en dernière analyse, une menace contre les Etats-Unis. La revue Foreign Affair a immédiatement publié un article critique sur "la grande stratégie néo-impériale", comme elle disait. Madeleine Albright, la secrétaire d'Etat de Clinton, a fait remarquer que cette doctrine, la légitime défense préventive, avait été partagée par tous les présidents états-uniens, mais ne devait pas être proclamée à tue-tête. "La légitime défense préventive" a-t-elle écrit dans Foreign Affair, est "un outil que chaque président a tenu discrètement en réserve". On l'a dans sa poche de derrière et on l'utilise quand on veut. Le commentaire le plus intéressant a peut-être été celui d'Henry Kissinger, en réponse à un grand discours du président Bush à West Point où celui-ci avait exposé les grandes lignes de la Stratégie de sécurité nationale. Cette conception " révolutionnaire" des affaires étrangères, a dit Kissinger, allait mettre en pièces non seulement la Charte des Nations Unies et le droit international, mais tout le système d'ordre international instauré par les traités de Westphalie au XVIIe siècle. Kissinger approuvait la doctrine, mais ajoutait une précision : nous devons comprendre qu'elle ne peut pas être " un principe universel accessible à tous les pays". Elle est pour nous et pour personne d'autre. Nous utiliserons la force à notre guise contre tous ceux que nous percevrons comme une menace potentielle, et peut-être déléguerons-nous ce droit à des Etats clients, mais il n'est pas fait pour les autres."


La main invisible du marché


"Adam Smith, que nous sommes sensé vénérer mais pas lire, postulait déjà que la sympathie était la valeur humaine centrale, et qu'il fallait donc organiser la société de façon à satisfaire cet élan naturel des êtres humains pour la sympathie, le soutien mutuel.

En fait, son argument crucial en faveur des marchés était là : dans des conditions de liberté parfaite, ils conduiraient à l'égalité parfaite. La célèbre expression de Smith "la main invisible", que tout le monde utilise totalement de travers, n'apparaît qu'une seule fois dans La Richesse des nations, et c'est dans le contexte d'un raisonnement contre ce que nous appelons aujourd'hui le néolibéralisme. Smith dit que, si les industriels et les investisseurs anglais importaient de l'étranger et investissaient outre-mer plutôt que chez eux, ce serait nuisible à l'Angleterre. Autrement dit, s'ils suivaient ce que nous appelons aujourd'hui les principes d'Adam Smith, ce serait nuisible à l'Angleterre. Mais, poursuit-il, il n'y a aucune raison de redouter ce scénario, car " à égalité de profits ou à peu près, tout marchand en gros préfèrera, individuellement, utiliser des biens produits sur le territoire national et investir dans son pays. Ainsi, comme s'il était "conduit par une main invisible à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions", il conjurera la menace de ce qu'on appelle aujourd'hui le néolibéralisme.

L'économiste David Ricardo a avancé un argument tout à fait semblable. Smith et Ricardo avaient tous deux compris qu'aucune de leurs théories ne fonctionnerait s'il y avait libre circulation et libre investissement des capitaux."


Cuba face au terrorisme

 

"Actuellement [2004], un procès extrêmement important passe en appel à Miami. C'est l'affaire des Cinq de Cuba. Je n'ai pas vu beaucoup d'articles à ce sujet. Rappelons brièvement le contexte. Les Etats-Unis ont déclenché une guerre terroriste contre Cuba en 1959, elle a vite pris de l'ampleur sous Kennedy avec l'opération Mangouste (programme d'opérations paramilitaires, de guerre économique et de sabotage lancé en 1961) et a bien failli déclencher un conflit nucléaire mondial. Les atrocités ont probablement connu leur apogée à la fin des années 1970. Mais, à cette date, les Etats-Unis s'étaient dissociés de la campagne de terreur et, pour autant que nous le sachions, ne réalisaient pas d'attentats directement. Ils abritaient des terroristes qui menaient contre Cuba des attaques - très graves - en violation de la loi américaine et du droit international. Ces actes de terrorisme, soit dit en passant, ont continué au moins jusqu'à la fin des années 1990. Nous n'avons pas à nous demander si leurs auteurs sont ou ne sont pas des terroristes : le FBI et le département de la Justice les qualifient de terroristes dangereux, donc prenons-les au mot. Orlando Bosch, par exemple : le FBI l'accuse de nombreux attentats terroristes graves, dont certains commis sur le sol des Etats-Unis ; le département de la justice l'a présenté comme une menace contre la sécurité des Etats-Unis et a préconisé son expulsion. Bosch a notamment participé à la destruction d'un avion de ligne de la compagnie Cubana : cet attentat a fait 73 morts en 1976. George Bush I, à la demande de son fils Jeb, le gouverneur de Floride, a octroyé à Bosch la grâce présidentielle. Il vit donc tranquillement à Miami, et nous donnons refuge à une personne que le département de la Justice considère comme un dangereux terroriste, une menace contre la sécurité des Etats-Unis.

Quand il s'est avéré que les Etats-Unis ne faisaient rien pour empêcher les terroristes résidant sur leur territoire d'organiser des attentats, Cuba a décidé d'envoyer des agents infiltrer les organisations terroristes en Floride pour recueillir des informations. Après quoi il a invité des agents du FBI à venir à La Havane, ce qu'ils ont fait. En 1998, Cuba a remis à de hauts responsables du FBI des milliers de pages de documents et de vidéocassettes sur la préparation d'actions terroristes en Floride. Et le FBI a réagi... en arrêtant les infiltrés. C'est cela l'affaire des Cinq de Cuba : les agents infiltrés qui ont donné au FBI des informations sur des terroristes au Etats-Unis ont été arrêtés. Ils ont été traduits en justice à Miami, et le juge a refusé de transférer le procès ailleurs, ce qui est ridicule. Le procureur a concédé qu'il n'y avait, au fond, aucune charge contre ces Cubains. Ils n'en ont pas moins été condamnés. L'affaire passe actuellement en appel*, mais trois d'entre eux ont été condamnés à la perpétuité, les autres à de longues peines de prison, et on a refusé le droit de visite à leurs familles. C'est l'illustration parfaite de l'Etat offrant refuge aux terroristes, et ce devrait être un immense scandale."

*Le 27 mai 2005, le groupe de travail de l'ONU sur les détentions arbitraires a déclaré la détention des Cinq arbitraire et contraire au droit international. Le 9 août 2005, la cour d'appel d'Atlanta a annulé toutes les condamnations prononcées contre eux. Mais le gouvernement des Etats-Unis a fait appel de cette décision de justice, et, au début 2006, les Cinq sont toujours en prison - depuis 7 ans.