La convivialité

Ivan Illich (1973)

 

Faux progrès

 

"Dans le cas des transports, il a fallu un siècle pour passer de la libération par les véhicules à moteur à l'esclavage de la voiture. Les transports à vapeur ont commencé d'être utilisés pendant la guerre de Sécession. Ce nouveau système a donné à beaucoup de gens la possibilité de voyager en chemin de fer à la vitesse d'un carrosse royal, et dans un confort dont nul roi n'avait osé rêver.

Peu à peu on se mit à confondre bonne circulation et grande vitesse. Depuis que l'industrie des transports a franchi son second seuil de mutation, les véhicules créent plus de distance qu'ils n'en suppriment. L'ensemble de la société consacre de plus en plus de temps à la circulation qui est supposée lui en faire gagner. L'Américain type consacre pour sa part, plus de 1500 heures par an à sa voiture : il y est assis, en marche ou à l'arrêt, il travaille pour la payer, pour acquitter l'essence, les pneus, les péages, l'assurance, les contraventions et les impôts. Il consacre donc 4 heures par jour à sa voiture, qu'il s'en serve, s'en occupe ou travaille pour elle. Et encore, ici ne sont pas prises en compte toutes les activités orientées par le transport : le temps passé à l'hôpital, au tribunal ou au garage...

A cet américain, il faut donc 1500 heures pour faire 10 000 kms de route ; environ 6 kilomètres lui prennent 1 heure.

 

 

Recherche ciblée

 

"Le premier terrain de collaboration scientifique choisi par Nixon (président américain 1969-1974) et Brejnev (secrétaire général du parti communiste soviétique 1964-1982) concerne les recherches sur les maladies des riches vieillissants. De toute la terre, les capitalistes accourent dans les hôpitaux de Boston, de Houston, et de Denver pour recevoir les soins les plus rares et les plus coûteux, tandis qu'aux Etats-Unis mêmes, dans les classes pauvres, la mortalité infantile reste comparable à ce qu'elle est dans certains pays tropicaux d'Afrique ou d'Asie. Aux Etats-Unis, il faut être très riche pour se payer le luxe que tout le monde s'offre en pays pauvre : être assisté sur son lit de mort. En deux jours d'hôpital, un Américain dépense le revenu annuel moyen de la population mondiale."

 

 

Progrès médical

 

"Dans un certain sens, c'est l'industrialisation, plus que l'homme, qui a profité des progrès de la médecine : les gens sont devenus capables de travailler plus régulièrement dans des conditions plus déshumanisantes.

Pour cacher le caractère profondément destructeur du nouvel outillage, du travail à la chaîne et du règne de la voiture, on a monté en épingle des traitements spectaculaires appliqués aux victimes de l'agression industrielle sous toutes ses formes : vitesse, tension nerveuse, empoisonnement du milieu. Et le médecin s'est transformé en mage, ayant seul le pouvoir de faire des miracles qui exorcisent la peur engendrée par la survie dans un monde devenu menaçant."