La 3e guerre

récit de Stéphanie Aten (2014)


"Dès les années 60, Milton Friedman, l’un des papes de l’ultralibéralisme, avait travaillé sur la conceptualisation d’une « Stratégie du choc ». Des dizaines de chercheurs avaient été recrutés pour développer des scénarios de traumatismes physiques ou psychologiques massifs, visant à annihiler chez les individus toute résistance, à briser leur personnalité, afin de la refaçonner dans le sens voulu... Ils avaient conçu des « prototypes de crises » devant générer un état collectif qui permettrait d'imposer des mesures qui n'auraient jamais été acceptées en temps normal. Ils s’étaient en effet aperçus que lorsque des être vivants étaient placés sous le joug de la douleur ou du besoin, une perte de vivacité mentale en résultait. Le sujet développait alors une tendance très marquée à ne plus rien tenter de nouveau, et à se laisser aller." 


"Sous la lumière des projecteurs, tous les motifs de rage étaient mis à nu, exhibés à la vue de tous : l’OMC et ses pratiques, les tractations cachées, le marché des matières premières, la prise forcée du secteur alimentaire, la confiscation éhontée des terres. Et le clou : PAREM et les OGM ! PAREM conspuée, déchiquetée, dénoncée en grande incarnation d’un Empire dont les techniques et objectifs n’avaient à présent plus de secrets. Tout ce fatras était vomi telles les décombres d’un tsunami, par des marées de paysans qui ne se retireraient pas, tant qu’un autre avenir alimentaire ne leur serait pas garanti.

Et la vague prenait de la hauteur, car elle recevait aussi l’élan de l’Occident, où des millions de mails de protestations déferlaient dans les boîtes des gouvernements. Les populations recommençaient à se mêler de ce qui les regardait, et demandaient des comptes. Bouleversées par les révélations en provenance d’Israël, par les déferlantes du monde paysan, elles exigeaient des prises en mains, menaçant leurs pays de grèves générales, n’ayant plus rien à voir avec la « solidarité », mais bel et bien avec la « citoyenneté », puisque tout le monde était concerné. "


Travail des enfants

 

"Elle rejoignit la machine qui lui était dévolue, posée sur une caisse, et prit place à même le sol. Il n'y avait pas de fenêtres et l'absence de lumière naturelle la désorientait souvent. Il lui arrive de ne plus savoir si c'était encore le matin ou enfin l'après-midi, sa propension à errer dans ses pensées intensifiant sa perte de repères.

Adhya plaça le tissu sous l'aiguille et commença ses assemblages. A la longue, elle était devenue aussi rapide que minutieuse, et elle était parfaitement consciente de l'atout majeur que constituaient ses doigts agiles et ses yeux neufs. Quantité d'enfants rêvaient d'être à sa place, de gagner leur vie autrement qu'en fouillant les décharges, alors elle s'appliquait.

Les heures passèrent, au rythme incessant des machines cousant T-shirts et pantalon... Bientôt, ils partiraient vêtir les enfants de l'autre monde. Ils habilleraient leurs mouvements et leurs jeux dans les cours d'école, ils les suivraient en vacances ou au cinéma, ils seraient tachés de leur nourriture variée et abondante, et deviendraient vite trop petits face à leur croissance rapide."

 

Groupe Bilderberg


"Il s'agissait d'un groupe constitué d'une centaine de personnalités très influentes ou très riches - la plupart du temps les deux -, se rencontrant une fois par an à huis clos dans un lieu aussi secret que le resteraient leurs échanges. Le nombre et la qualité des invités, mis à part un noyau dur qui ne changeait jamais, variaient d'une année sur l'autre, mais dans l'ensemble il s'agissait surtout d'Européens et de Nord-Américains. La liste des participants n'était jamais révélée au public, le contenu de leurs discussions encore moins, et tous signaient une clause de confidentialité. Bilderberg était "un regroupement privé, informel et officieux, entre personnes souhaitant pouvoir parler librement, sans subir le jugement critique et inhibiteur de l'opinion publique, des journalistes ou de toute personne susceptible de les museler"...

Aten n'était pas dupe et, comme tous ceux qui évoluaient dans les coulisses du monde, savait très bien que ce type de rencontre n'avait rien d'innocent. On ne réunit pas dans une même pièce des futurs candidats à la présidence américaine, les grands dirigeants européens, les gros bonnets des Banques centrales, du FMI, de l'OMC, de la Banque mondiale, des directeurs de mass média, des scientifiques, uniquement pour papoter sans qu'aucune décision ne résulte des débats. Ceux qui pensaient le contraire étaient de parfaits imbéciles. Les Bilderbergers eux-mêmes seraient stupides de ne pas profiter de leur rassemblement pour en tirer quelque chose de concret."

 


Façon de vivre

 

« Puis le père de Pablo s’arrêta, se tourna vers son fils… et pour la toute première fois, lui parla d’homme à homme :

  • Pablo… Tu dois savoir une chose qui guide chacun de nous dans sa vie. C’est cette chose qui me fait faire ce que je dois faire aujourd’hui. Il n’y a que deux chemins, seulement deux. Deux façons de vivre dans ce monde, deux façons de se comporter. La première, c’est d’être un bœuf. Etre un bœuf te procurera un travail, de la nourriture, un lieu pour te reposer, et peut-être même un semblant de sécurité. Mais tu resteras un animal de trait, obéissant à ses maîtres. Tu ne seras pas un Homme. L’autre chemin est celui de l’Etoile. Ce chemin-là est dangereux, car la lumière de l’Etoile dérange, et beaucoup de gens voudraient l’éteindre. Mais elle est aussi la seule qui puisse nous sortir de l’obscurité. Ce choix-là, Pablo est personnel. Personne ne pourra le faire à ta place, pas même moi. Et quoi que tu décides lorsque le moment viendra, ta décision sera respectée. Sache juste que, chaque fois qu’une personne choisit de rester un bœuf, même si nous ne pouvons pas l’en blâmer… elle nous fait redescendre d’un barreau sur l’échelle de l’Humanité. »