L'Insurrection

Pierre Lévy

 

Gauche - Droite

 

Extrait de la postface de Jean Bricmont

 

"Aujourd'hui, on ne parle plus de changement de " mode de production", le conflit des "identités" a remplacé la lutte des classes, et l'idée de souveraineté nationale est devenue "suspecte". Loin de se focaliser sur les structures socio-économiques, ladite gauche morale porte son attention sur le discours, stigmatisant en particulier tout ce qui est jugé "sexiste", "raciste", ou "d'extrême droite". Selon le langage de Marx, elle s'attaque à la conscience et non plus à l'être social.

Comment en est-on arrivé là ? Pour le comprendre, peut-être faut-il partir de l'histoire politico intellectuelle des quelques décennies qui ont produit ces transformations.

Lorsque la gauche arrive au pouvoir en 1981, elle porte un programme apparemment ambitieux, incluant en particulier un ensemble substantiel de nationalisations. Mais l'époque n'est pas à ce type de réformes. Les nouveaux héros se nomment Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Le vent d'ouest l'emporte clairement sur le vent d'est. En France, la découverte du Goulag dans les années 1970 et l'interprétation qu'en donnent les "nouveaux" philosophes" ont créé un climat idéologique particulièrement peu favorable à la gauche, l'idée même de progrès étant devenue "suspecte" de tentation totalitaire.

Mettre en oeuvre un tel programme dans un seul pays, et à contre-courant de l'idéologie dominante, aurait nécessité une ferme volonté politique, d'autant que les contradictions économiques s'aiguisent : l'augmentation des salaires entraine une augmentation des déficits publics (minuscules néanmoins par rapport à ce qu'ils sont aujourd'hui) et de la balance des paiements.

Très vite, le nouveau pouvoir fait donc face à un dilemme :sortir du système monétaire européen, c'est à dire en fait rompre avec l'intégration européenne qui a alors pour nom Communauté économique européenne, prendre des mesures protectionnistes, ou bien adopter le "tournant de la rigueur", option finalement choisie en 1983.

Faute d'avoir le courage, ou l'honnêteté, de quitter le pouvoir du fait de l'abandon de son programme initial, la gauche est restée aux manettes, tout en faisant, de façon croissante, le contraire de ce pourquoi elle avait été élue, avec notamment l'accélération des privatisations et de la libéralisation de l'économie. Il a bien fallu justifier tout cela et c'est pourquoi on a "inventé" la "gauche morale". [...]

Il fallut aussi se trouver un ennemi. On pouvait difficilement attaquer le capitalisme, puisqu'on avait admis qu'il était indépassable. Un premier adversaire fut trouvé avec l'émergence du Front National et le "fascisme". Cela coïncida d'ailleurs avec l'apparition de l'holocauste comme référence centrale de la vie culturelle en France : on est passé autour de 1968, d'un "récit" sur la Seconde Guerre mondiale centré sur la résistance gaullo-communiste à un autre récit, centré sur la collaboration vichysto-antisémite, les deux étant d'ailleurs des descriptions partielles et idéologiquement biaisées d'une réalité complexe."

 


L'insurrection

Le fabuleux destin de l'Europe à l'aube de l'an de grâce 2022

 

Roman sous forme de satire d'anticipation.

Extraits de pensées du protagoniste principal :

 

"La Fédération d'Europe Unie enrichit donc son droit pénal en créant le concept générique de crime d'"insultes aux Droits de l'homme". Bruxelles prit bien soin de préciser que lesdits Droits de l'homme devaient être totalement déconnectés des déclarations éponymes proclamées par les révolutionnaires français en 1789 et 1793. Pas question, évidemment, que quelque terroriste idéologique se réfère à l'article de la première énonçant que "toute souveraineté réside essentiellement dans la nation ; ni a fortiori, se prévale de l'affirmation de la seconde instituant les cas échéant l'insurrection comme "le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs".

Non, chacun le comprend aujourd'hui aisément : les Droits de l'homme doivent être recentrés autour de la propriété privée, de la libre circulation et de la libre concurrence ; et sont en réalité un autre nom pour l'économie de marché, sociale si possible."

 

"Bruxelles venait de lancer un vaste programme d'Espaces fermés pour la promotion de la dignité inclusive. C'es établissements qui auraient pu rentrer dans la catégorie de ce qu'on nommait jadis asiles d'aliénés, ont été imaginés pour accueillir les individus refusant par exemple le principe de l'austérité, ou rétif à la compréhension de la mondialisation et de l'interdépendance. Une stratégie pédagogique adaptée est prévue pour leur réinsertion dans ce qu'un dirigeant européen nomma un jour "le cercle de la raison".

 

"Comme souvent, les idées les plus simples sont les meilleures. Le principe était donc de faire disparaître toute référence collective de la notion de salaire. Libéré de ce carcan, un salarié allait désormais pouvoir négocier individuellement et librement sa rémunération avec l'employeur intéressé par son embauche. En lieu et place du désuet contrat de travail, employeur et salarié signerait désormais, en dehors de toute contrainte, une convention libre individuelle de partenariat solidaire (CLIPS)."

 

"La nouvelle Force Armée Universelle pour la Stabilité et la Tolérance (FAUST) eut l'occasion de confirmer son utilité. En particulier quand le président de la Gambie perdit la raison, au point de s'opposer à la libre émigration des citoyens de son pays. A l'appui de cette incroyable lubie, le chef de l'Etat gambien servit un discours assez incohérent où il était question de garder les médecins, les enseignants, mais aussi les ouvriers, les pêcheurs, les paysans sur place au service du développement national.

Un tel oukase aurait eu des conséquences incalculables sur la compétitivité des entreprises de la Communauté euro-atlantique des valeurs. En effet, la démographie stagnante de celle-ci rendait nécessaire l'arrivée permanente d'une main d'oeuvre externe ; dès lors, qui sait si les ouvriers locaux des vieux pays ne se seraient pas cru, sinon, en position d'exiger des hausses de rémunération ? Un consortium fut rapidement formé par des représentants des plus grandes entreprises mondiales, et d'ONG engagées pour le droit de l'homme à circuler sans entrave. Baptisé Travail sans frontière (TSF), ce groupe de pression, qui disposait, on s'en doute, d'appuis de poids à l'OCU, eut tôt fait de montrer qu'une intervention en faveur de la liberté à Banjul s'imposait, sauf à renoncer à défendre nos valeurs universelles."