L'Hydre mondiale

François Morin (2015)

 

 

Les banques systémiques

 

« Au cours de notre périple, nous avons analysé comment l’oligopole bancaire et son noyau se sont progressivement constitués à partir des banques systémiques. Or, l’émergence de cette structure de marché est tout à fait récente puisque les banques systémiques elles-mêmes ont pris leur envol et leur propre dimension à la faveur de la globalisation des marchés monétaires et financiers au milieu des années 1990. Très vite, les membres de l’oligopole ont occupé des positions dominantes sur ces marchés et, dès 2005, environ, ils ont commencé à pratiquer, entre eux, des ententes à caractère frauduleux.

 

Dans ces conditions, les comportements de cet oligopole ne ressortent absolument pas d’un problème moral, mais d’un problème de structure de marché qui découle lui-même du contexte institutionnel des années 1970 et 2000, à savoir :

 

- la libération des deux taux fondamentaux de la finance : le taux de change d’abord et le taux d’intérêt ensuite, avec la perte consécutive de la souveraineté des Etats sur la création monétaire ;

 

- le démantèlement de toutes les réglementations bancaires de structure et de comportement (la seule régulation de comportement conservée étant celle d’un niveau de fonds propre minimal) et la place laissée à l’autorégulation.

 

La conséquence majeure de cette évolution est un oligopole bancaire mondial devenu surpuissant face à des Etats de plus en plus démunis, notamment pour éviter ou canaliser ses débordements. L’exemple des sanctions infligées par les autorités judiciaires ou politiques pour des faits d’entente est très symptomatique de l’impuissance publique. Les amendes sont calculées (et annoncées dans les médias) de telle sorte qu’elles ne puissent en aucune façon entamer la crédibilité ou la réputation des banques incriminées. Car, c’est bien là le problème, les banques de l’oligopole sont toutes systémiques et la crainte de voir chuter l’une d’entre elles l’emporte sur toute autre considération, de peur de provoquer un nouveau cataclysme mondial.

 

L’oligopole bancaire mondial opère à travers plusieurs de ses organisations professionnelles, ses intérêts collectifs sont très bien relayés par les banques centrales et le Comité de Bâle chargés ensemble d’opérer les arbitrages réglementaires au mieux de ses intérêts. On a pu vérifier cette convergence au moment de la crise financière de 2007-2008, provoquée, rappelons-le, par les grandes banques systémiques. Qui plus est, les nouvelles régulations n’ont entamé en rien la puissance de l’oligopole, et n’ont pas non plus modifié fondamentalement ses logiques financières de comportement. On doit ajouter que le grand exploit de l’oligopole et de ses soutiens est d’avoir pu transférer la plus grande partie de sa dette privée, devenue toxique au moment de la crise, en dette publique.

 

La bulle actuelle des dettes souveraines a été ainsi alimentée directement par les effets de la crise financière, et notamment par les transferts de dettes de l’oligopole. La planète est aujourd’hui à la merci de l’éclatement de cette bulle par le défaut de paiement d’un Etat, comme elle le serait par la faillite d’une banque de l’oligopole.

 

Il est temps, plus que temps, de démanteler l’oligopole bancaire mondial. Non pas en essayant d’introduire plus de concurrence entre ses membres, comme le prônerait sans aucun doute la solution « libérale ». En effet, on ne voit pas bien en quoi le caractère systémique de ces banques serait ainsi entamé, car c’est bien ce caractère particulier qui a forgé l’oligopole. Nous l’avons vu, les deux solutions pour casser l’oligopole sont a minima une séparation stricte et patrimoniale des banques de dépôts et d’investissement, et surtout la réforme du système monétaire et financier international qui redonnerait aux Etats une souveraineté monétaire à travers la création d’une monnaie commune.

 

Quoi qu’il en soit, le moment de vérité approche : ou bien on feint de croire encore que la solution de la crise actuelle et, en particulier, de nos endettements publics passe par des politiques de réduction des déficits – et, dans ce cas, c’est un nouveau cataclysme financier qui s’avance sûrement, faute d’agir sur la cause réelle de notre situation, à savoir : la superpuissance dévastatrice de l’hydre bancaire –, ou bien nous faisons le pari de l’intelligence politique, celle qui perçoit les enjeux fondamentaux de notre planète et de notre vie en société, et alors une mobilisation citoyenne qui s’inscrivait dans cette perspective démocratique peut tout espérer et tout engager. »

 

 

Crise financière de 2008

 

« Entre 2007 et 2011, la dette publique mondiale s’est accrue de 54%, soit à un rythme annuel deux fois plus grand qu’avant la crise financière. Il a fallu, à l’échelle mondiale, injecter des quantités phénoménales de capitaux publics pour recapitaliser les banques et surtout pour soutenir l’activité économique qui, pendant la même période, n’a progressé que de 26%.

 

Il en a résulté un brutal accroissement du ratio de la dette publique sur le PIB. A l’échelle mondiale, celui-ci est passé de 53% en 2007 à plus de 70% en 2013. C’est dans les pays les plus développés que ces ratios sont devenus extrêmement élevés. Selon une étude récente de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), ces rapports étaient les suivants à la fin de l’année 2013 : Etats-unis, 111,7% ; Japon, 243,3 % ; France, 93,5%... Pour la zone euro, on était très loin du second critère de convergence, qui avait été fixé à 60%, puisqu’à la fin de l’année 2013, le ratio s’est établi à 92,6%.

 

Dans ces conditions, il n’est pas incongru d’affirmer que l’origine du surendettement public actuel des plus grands pays est fondamentalement liée à la crise financière, et non pas à une gestion prétendument délétère, depuis plusieurs décennies, des finances publiques.

 

Si on est convaincu du caractère global de la crise des dettes souveraines, que les chiffres précédents soulignent, il est impossible de croire que des politiques économiques nationales, comme les politiques d’austérité, en viendraient seules à bout comme par miracle. Si l’on accepte cette idée, et si l’on veut vraiment combattre le surendettement, alors ce sont aux causes de la crise financière qu’il faut s’attaquer sérieusement. Parmi elles, on a souligné le rôle joué par les produits dérivés. Il y a là un enjeu d’autant plus urgent que le montant des encours notionnels des produits financiers dérivés continu à progresser, atteignant la somme gigantesque de 710 000 milliards de dollars. Couplée à la croissance continue des dettes souveraines, cette évolution est inquiétante : elle est grosse d’une nouvelle crise financière

 

Mais le déni reste aveuglant. Les plus grands Etats restent insensibles aux causes de la crise financière. Ils croient encore – ou feignent de croire – que des politiques de rigueur ou d’austérité permettront de sortir progressivement de la crise. Ils refusent de voir l’oligopole bancaire en action, lui qui a pourtant causé la précédente crise et qui a largement imposé ses solutions pour en sortir, mais qui va aussi très probablement nous précipiter vers la prochaine crise. Les Etats sont ainsi devenus les otages de l’oligopole bancaire. »

 

 

Taux de change et taux d’intérêt

 

« Par rapport à la période des Trente Glorieuses où les Etats et leurs banques centrales fixaient les conditions monétaires de l’activité économique en gérant taux de change et taux d’intérêt, la période actuelle se caractérise, de fait par un renversement complet : c’est un oligopole de banques privées et systémiques qui fixe les conditions monétaires de l’activité économique mondiale, non seulement en raison de ses positions dominantes sur les marchés monétaires et financiers, mais aussi, et peut-être surtout, en abusant de ces positions. »

 

 

Souveraineté monétaire

 

 

« Qui défend le mieux l’intérêt général dans le monde globalisé qui est le nôtre : des banques privées, systémiques, regroupées dans un oligopole où les tentations d’entente sont permanentes et ont été déjà avérées, ou bien des Etats qui pourraient – en s’accordant entre eux – retrouver leur souveraineté monétaire, en sachant évidemment que des dérives de leur part seraient toujours possibles, quoique contenues par des pouvoirs démocratiques qui auraient retrouvé leur force ? »