L'Histoire assassinée

Jacques Heers (2006)

 

Bien-être

 

« L'on se refuse à considérer que la notion de bien-être est elle-même changeante et peut évoluer de façon parfois inattendue. Nos livres disent toujours qu'aux temps anciens les hommes devaient, faute d'une bonne hygiène et de règlements sur la salubrité publique, survivre dans des conditions de "confort" vraiment déplorables.

 

Peut-on s'interroger et se demander si les voitures et les usines de produits chimiques ne polluent pas davantage que les tas de fumier au pied des habitations ? Et prendre conscience de ce que sont les immenses champs d'ordures, lèpre ostensible d'une civilisation bientôt encombrée de ces montagnes de déchets indestructibles ? »

 

  

Jugement du passé

 

« Pendant très longtemps, nos lois et codes faisaient respecter l’idée que l’auteur d’un crime ne devait pas être poursuivi au-delà d’un temps, dit de prescription. On ne voulait certes pas laisser croire que, les années passant, l’horreur de la faute n’était plus dans les mémoires et que la société pardonnait. La prescription se justifiait parce que l’on ne trouvait pas décent de faire siéger dans un jury et prononcer un verdict des hommes et des femmes qui, n’étant pas nés au moment des évènements, ne pouvaient se faire une juste opinion du contexte politique ou social de l’époque.

 

Ces temps de sagesse sont révolus. Nous en sommes aux crimes « imprescriptibles ». Des jurés qui ne connaissent le temps et les circonstances évoqués par l’accusation et par ouï-dire, par les récits de tels ou tels, par les journaux et, en somme, par l’opinion forgée depuis lors, viennent entendre témoigner des « historiens », certains certes contemporains mais complètement étrangers à l’affaire, vivant alors fort loin de là, en d’autres pays même.

 

Si bien que, ceci communément accepté pour hier ou avant-hier, le public trouve tout ordinaire de porter des jugements définitifs sur des personnages ou des institutions, des pratiques et des évènements du passé avec pour seules informations ce qu’apporte la rumeur ou ce que dictent l’humeur, les convictions ou l’engagement partisan.

 

La prétention des hommes publics à prononcer des interdits et à dire le vrai sur des époques de plus en plus lointaines ne semble plus choquer personne. Cela paraît aller de soi. Parler du passé n’est plus le propre de ceux qui consacrent leur temps à entreprendre des recherches. On a vu de hautes personnalités « morales » convoquer d’autres énergumènes redresseurs de torts à un tribunal fantoche pour faire ou refaire le procès d’un homme ou d’une institution disparu depuis longtemps. En 1992, un « tribunal » fut constitué dans une université américaine qui, semble-t-il, n’avait pas tellement fait parler d’elle auparavant, pour juger Christophe Colomb accusé de divers crimes contre l’Humanité, de génocide, de cruautés et filouteries de toutes sortes.

 

La même année, Gilbert Prouteau, écrivain, se fit remarquer de toute la presse, jusque dans celle à l’étal dans les relais de gare, en annonçant à son tour un tribunal et un procès pour revoir toute la procédure qui, en 1440, avait condamné Gilles de Rais pour sorcellerie, sodomie et meurtre de trente petits enfants. Nous fûmes comblés : ce ne fut pas un seul tribunal mais deux, l’un à Nantes, à l’initiative d’un « Comité de réhabilitation » et un à Paris, au Palais du Luxembourg. Ces juges d’occasion ont d’abord sévèrement condamné ceux de l’an 1440 et, perdant toute mesure, parlé du « premier procès stalinien de l’Histoire ».

 

Ils ont donc réhabilité Gilles de Rais et ont fait de lui un persécuté, champion de la Vendée, voire de la Bretagne, les coupables étant manifestement l’évêque qui voulait mettre la main sur les seigneuries et les richesses du condamné. Ce fut aussi une charge à tout va contre l’Eglise et contre l’Inquisition. Tout ceci contre toute vraisemblance puisque la cour ecclésiastique qui siégea à Nantes n’était nullement un tribunal de l’Inquisition et que Gilles de Rais fut aussi condamné par une cour civile, présidée par le président du parlement de Bretagne. Mais quelle audience peut espérer le chercheur appliqué à rassembler et à étudier les dépositions d’une trentaine de témoins et les procès-verbaux des deux procès face à une comédie spectacle saluée d’excellence dans la plupart des journaux ? »

 

 

La comédie des repentances

 

« L’expert es mœurs politiques et l’historien des mentalités collectives devraient tenter de définir quand et comment les peuples vainqueurs, la paix enfin arrachée au terme d’un conflit sanglant, ont cessé de considérer les vaincus comme des ennemis accablés par le sort des armes pour voir en eux des coupables, des pervers, émanations du Mal, qui devaient payer pour leurs crimes, être solennellement condamnés devant l’universelle opinion, humiliés, réduits à néant. A l’encontre de toute une tradition, on exigeait alors une capitulation « sans conditions ». La paix n’était plus négociée mais littéralement dictée, imposée.

 

Les bourgeois de Calais étaient venus livrer leur ville en chemise, la corde au cou. C’était la coutume mais le roi d’Angleterre les a lui-même relevés, réconfortés et, certainement, bien nourris avant qu’ils ne rentrent chez eux. Aux congrès de Vienne de 1814 et 1815, les alliés n’ont rien fait payer aux Français qui avaient porté la guerre et la désolation dans toute l’Europe. Talleyrand pouvait exercer ses talents et le royaume de France s’est, à très peu près, retrouvé dans ses frontières d’avant.

 

Mais, en 1918, à Versailles, les parlementaires allemands ont longtemps attendus dehors que l’on vienne leur signifier ce qu’ils devaient accepter, en l’état, non négociable.

 

Pour juger les crimes de guerre des Allemands, en 1945, le tribunal de Nuremberg comptait un bon nombre de représentants de l’URSS, coupables certainement des mêmes crimes, sinon d’avantage. Deux des protagonistes et artisans du pacte germano-soviétique, l’un, Ribbentrop était au banc des accusés, l’autre, Molotov, à celui des juges.

 

Il a fallu, quelques temps plus tard et sans y mettre trop d’éclat, rectifier l’une des sentences pour reconnaître que l’effroyable tuerie de Katyn avait été perpétrée non par les hommes d’Hitler mais par ceux de Staline qui, eux, siégeaient parmi les accusateurs, champions du Bien contre le Mal. Rectification sans condamnation d’aucune sorte. »

 

 

14 juillet

 

« Tout est occasion de parade et de propagande, de faire parler de soi et de dicter le vrai historique. Les fêtes nationales ne sont plus du tout des jours de rassemblement et de recueillement. L’Etat, l’opinion se les approprie et en fait une autre chose. Qui, en France, se souvient que le cirque patriotique, les défilés, les bals populaires, liesse et violences, du 14 juillet commémorent la fête de la Fédération qui, en 1790, proclamait l’unité du pays et voulait renier les particularismes ?

 

On ne pense qu’à la prise de la Bastille, un an plus tôt, et l’on porte aux nues cet étrange fait d’armes qui vit quelques centaines d’hommes et femmes, leurs meneurs pris de boisson, délivrer sans coup férir six ou sept gredins ou demi fous pour, en fin de triomphe, massacrer le gouverneur qui leur avait ouvert les portes. Les manuels sont, sur ce point, très discrets et, de toutes façons, n’y pourraient rien : pour l’opinion, le 14 juillet célèbre la liberté et la victoire du peuple (sic) sur l’oppression. Exemple flagrant vraiment ahurissant du divorce entre ce que les historiens, unanimes depuis déjà des années, présentent dans leurs livres et ce que le public, dans son immense majorité, continue de croire. »