L'Etat profond américain

Peter Dale Scott (2015)


Projet jugement dernier

 

" Depuis la Seconde Guerre mondiale, le secret a été utilisé aux Etats-Unis pour accumuler de nouveaux pouvoirs bureaucratiques classifiés, sous couvert de la planification d'urgence censée répondre aux désastres nationaux. Au sein même comme en dehors de l'Etat, ce programme est connu sous le nom de code de "Projet Jugement dernier". Au début de la présidence Reagan, cette planification a été rebaptisée par une appellation trompeuse, la "Continuité du Gouvernement" (COG). Notamment développée par Oliver North, Donald Rumsfeld et Dick Cheney depuis le début des années 1980, la COG est en fait devenue le vecteur d'un important changement de gouvernement depuis son instauration le 11 septembre 2001. A l'origine, les pouvoirs répressifs extrêmes qui avaient été accumulés dans le cadre du Projet Jugement dernier furent développés afin de contrôler le reste du monde. A présent, les Etats-Unis eux-mêmes sont traités comme s'ils étaient un territoire occupé - et ce à un degré sans précédent.

 

Ces plans - initialement centrés sur une éventuelle décapitation du gouvernement des Etats-Unis à la suite d'une attaque nucléaire -, furent progressivement recalibrés afin de gérer le problème de la désobéissance civile, et plus particulièrement de la résistance de l'opinion publique états-unienne aux campagnes militaires à l'étranger.

En effet, les plans de la COG furent modifiés sous l'administration Reagan afin de traiter le peuple des Etats-Unis comme une forme d'ennemi. Devant les Comités restreints du Congrès sur l'affaire Iran-Contra, Oliver North avait déclaré  "Nous n'avons pas perdu la guerre au Vietnam, nous l'avons perdue ici-même, dans cette ville [c'est-à-dire Washington]."

Ainsi, le Projet Jugement dernier a repris et élargi les directives de l'opération Garden plot développées par l'armée US. Ce programme était destiné à gérer des manifestations anti-guerres et des émeutes urbaines, qui, après l'assassinat de Martin Luther King Jr, avaient abouti à la création de ce que l'on appelle la "salle de guerre intérieure" du Pentagone (domestic war room). Les stratèges de la COG y ont également incorporé des plans du Département de la Justice, qui organisaient la mise en place d'un système de centres de détention pour des milliers de dissidents - ces derniers ayant été fichés pour être immédiatement arrêtés en cas d'urgence nationale.

 

Le résultat de cette planification de la COG fut un ensemble de mécanismes répressifs, préparés pendant deux décennies par un groupe très restreint et très élitiste, puis instaurés à partir du 11-Septembre. Cet ensemble de mesures comprenait 1) la surveillance extrajudiciaire, ce qui a été confirmé par les révélations d'Edward Snowden ;

2) la détention arbitraire, incluant des dérogations sans précédent au droit de ne pas être emprisonné arbitrairement (l'habeas corpus);

3) des mesures inédites favorisant la militarisation de la sécurité intérieure et l'érosion du Posse Comitatus Act (une loi de 1876 interdisant au gouvernement fédéral d'avoir recours à l'armée dans l'application civile de la loi).

 

Depuis 2008, une brigade de combat de l'armée US a été déployée de façon permanente aux Etats-Unis Sa mission principale consiste à être "mobilisée pour assurer la gestion des troubles civils et le contrôle des foules." Visiblement, la plupart des gens n'ont pas conscience que les citoyens des Etats-Unis ont vécu depuis 2002, comme la brigade en question, sous l'autorité d'un commandement militaire de l'US Army appelé le NORTHCOM."

 

CIA et Drogue

 

« En 2004, le magazine Time et le journal USA today publièrent d’importants articles sur deux principaux trafiquants de drogue afghans – Haji Juma Khan et Haji Bashir Noorzai. Ils y étaient accusés de soutenir al-Qaïda, et Khan aurait même « aidé cette organisation à mettre en place un réseau de trafic de l’héroïne afghane, qui était aussi vendue à des acheteurs à travers le Moyen-Orient, l’Asie et l’Europe ». Plus tard, il sera révélé que ces deux trafiquants étaient tous deux des agents étrangers de la CIA, et qu’Haji Juma Khan «  recevait d’importantes sommes d’argent de la part des Etats-Unis » - y compris lorsqu’il aurait aidé al-Qaïda à mettre en place des réseaux de narcotrafic.

 

Désormais, il n’est même plus surprenant de découvrir que les USA ont abondamment financé un trafiquant de drogue, qui lui-même soutenait les talibans et al-Qaïda. Cette alliance n’est pas plus étrange que celle qui avait été nouée par la CIA au Venezuela dans les années 1990, durant la « guerre contre la drogue ». A cette époque, l’Agence mit sur pied une unité anti-drogue dans ce pays, puis elle aida ensuite son chef – le général Ramon Guillen Davila – à introduire clandestinement aux Etats-Unis au moins une tonne de cocaïne pure via l’aéroport international de Miami.

 

Au vu de ces nombreuses affaires, il serait facile d’en déduire que le Pentagone et la CIA utilisent intentionnellement les drogues pour cofinancer des réseaux ennemis, dont l’existence justifie leurs opérations extérieures. Néanmoins, je doute qu’un objectif aussi cynique et machiavélique ait été un jour consciemment formulé par les décideurs de Washington.

 

Il est plus probable que ce phénomène soit une conséquence inévitable des méthodes répressives dans la conduite des opérations clandestines Au sein des services secrets, l’accent est mis sur l’importance de recruter des agents étrangers ; et dans des zones instables où la gouvernance s’avère défaillante, les trafiquants de drogue – qui disposent d’une abondance de fonds et de leurs propres réseaux de répression – sont les recrues les plus intéressantes pour la CIA. En retour, ces trafiquants sont heureux de devenir des agents étrangers des Etats-Unis, puisque ce statut leur confère – au moins temporairement – une immunité vis-à-vis des poursuites que pourrait lancer ce pays. »