L'erreur de l'Occident

Alexandre Soljénistsyne

 

     "Pour comprendre l'histoire de la Russie et de l'U.R.S.S. contemporaine, le lecteur occidental reçoit ses informations, pour l'essentiel, des sources suivantes: les universitaires occidentaux, historiens et slavistes, les diplomates et correspondants occidentaux en poste à Moscou ; les récents émigrés d'U.R.S.S.

La science historique occidentale aurait dû pouvoir se développer sans entrave, libre de tout parti pris. Or, confrontée à l'indigence et aux déformations des sources soviétiques, elle se retrouve souvent, à son insu, dans l'ornière que lui impose de suivre la science soviétique officielle. Elle croit emprunter une voie indépendante mais reprend involontairement la problématique, voire parfois la méthodologie de la science soviétique, et, lui emboîtant le pas, elle laisse complètement de côté les zones d'ombre ou les domaines occultés. Un exemple suffisant : l'existence même de l'Archipel du Goulag, sa cruauté inhumaine, son étendue, sa durée, son taux de mortalité, jusqu'à tout récemment n'étaient pas admis par les spécialistes occidentaux. Autre exemple : La puissance de la résistance spontané de notre peuple au communisme dans les années 1918-1922 n'a pas été jugée digne d'être mentionnée par les historiens occidentaux ; si elle l'a été, c'est pour être qualifiée (en accord avec les communistes) de "banditisme". L'appréciation globale de l'histoire soviétique se ressent toujours de l'admiration enthousiaste que suscita "l'aube de la nouvelle vie" à l'époque où la terreur de 1917-1921 décimait des populations entières. Aujourd'hui encore, dans les travaux des professeurs occidentaux, vous trouverez, employés le plus sérieusement du monde, des expressions comme "idéaux de la révolution", alors que ces "idéaux" avaient, dès leurs tous premiers pas coûté des millions de morts."

 

     "L'Occident - avec insouciance, mais pour notre plus grande amertume - confond dans leurs emplois les mots "russe" et "soviétique", "Russie" et U.R.S.S.", alors qu'appliquer les premiers aux seconds revient à reconnaître à l'assassin le droit aux vêtements et à l'identité de l'assassiné. C'est une erreur irréfléchie de tenir les Russes en U.R.S.S. pour la "nation dominante". Non certes. Les Russes ont essuyés, et cela dès Lénine, le tout premier coup, un coup dévastateur ; ils y ont laissé, dès cette époque, des millions de morts (qui plus est : de morts assassinés sélectivement, pour leur haute qualité à tous), avant même le génocide que fut la collectivisation. Alors déjà toute l'histoire russe commença d'être inondée d'ordures, l'Eglise et la culture furent écrasées, et anéantis clergé, noblesse, négociants, et bientôt paysannerie. Par la suite, tous les autres peuples ont essuyés des coups, mais aujourd'hui encore c'est la campagne russe qui a le niveau de vie le plus bas de toute l'U.R.S.S., les villes de la province russe le plus bas taux d'approvisionnement. [...]

Le peuple russe est exténué, en voie de dégénérescence biologique, sa conscience nationale est avilie, écrasée. L'âme du peuple russe est aujourd'hui on ne peut plus loin du nationalisme militant, l'empire lui répugne. Mais le gouvernement communiste surveille avec vigilance son esclave et réprime en lui plus que tout, une prise de conscience non communiste."

 

"Les yeux des occidentaux sont brouillés par les fausses représentations des journaux qui font des Russes la "nation dominante" d'U.R.S.S. Or ils ne l'ont jamais été, de 1917 jusqu'à nos jours. Durant les quinze premières années du régime soviétique, le coup le plus dur, le plus meurtrier, s'est abattu sur les Russes, les Ukrainiens et les Biélorusses (le déclin actuel de la natalité remonte à ces temps-là), entraînant la destruction quasi totale de toutes les classes supérieures, du clergé, des traditions culturelles, des intellectuels, de la couche nourricière de la paysannerie. Les plus grandes gloires du passé russe étaient interdites ou vouées aux gémonies, toute l'histoire passée abreuvée d'insultes ; partout on détruisait les églises, des dizaines de milliers de villes et de rues étaient débaptisées pour recevoir les noms des bourreaux : seules des troupes d'occupation peuvent se comporter ainsi. Au fur et à mesure que les communistes sentirent leur pouvoir mieux assuré, ils portèrent des coups analogues aux autres républiques nationales en obéissant au fameux principe cher à Lénine, à Hitler et à tous les bandits : ne frapper les adversaires qu'un à un. Aussi, de "nation dominante", ne s'en trouva-t-il jamais en U.R.S.S. : l'internationalisme des communistes n'en avait nul besoin.