L'entraide, un facteur de l'évolution

Pierre Kropotkine (1902)

 

Fixation des prix

 

"Une ordonnance de Kilkenny (Irlande), de l'année 1367, nous apprend comment les prix des marchandises étaient fixés. "Les marchands et les marins, devaient sous la forme du serment, faire connaître le prix coûtant des marchandises et les frais de transport. Puis le maire de la ville et deux prud'hommes fixaient le prix auquel les marchandises devaient être vendues."

Cette façon d'"établir le prix" répond si bien à la conception même du commerce tel qu'on le comprenait au Moyen Age qu'elle doit avoir été presque universelle. C'était une très vieille coutume de faire établir le prix par un tiers ; et, pour tous les échanges à l'intérieur de la cité, c'était certainement une habitude très répandue de s'en rapporter pour les prix à des "prud'hommes", à une tierce partie, et non au vendeur ni à l'acheteur."

 

Entraide

 

"Aujourd'hui on considère comme suffisant de donner à son voisin l'adresse de l'hôpital public le plus proche. Dans la société barbare, le seul fait d'assister à un combat entre deux hommes, survenu à la suite d'une querelle, et de ne pas empêcher qu'il ait une issue fatale, exposait à des poursuites comme meurtrier ; mais avec la théorie de l'Etat protecteur de tous, le spectateur n'a pas besoin de s'en mêler : c'est à l'argent de la police d'intervenir, ou non. Et tandis qu'en pays sauvage, chez les Hottentots par exemple, il serait scandaleux de manger sans avoir appelé à haute voix trois fois pour demander s'il n'y a personne qui désire partager votre nourriture, tout ce qu'un citoyen respectable doit faire aujourd'hui est de payer l'impôt et de laisser les affamés s'arranger comme ils peuvent. Aussi la théorie, selon laquelle les hommes peuvent et doivent chercher leur propre bonheur dans le mépris des besoins des autres, triomphe-t-elle aujourd'hui sur toute la ligne. C'est la religion du jour, et douter de son efficacité c'est être un dangereux utopiste. La science proclame hautement que la lutte de chacun contre tous est le principe dominant de la nature, ainsi que des sociétés humaines."

 

 

Le travail

 

"Mieux nous connaissons la cité du Moyen Age, plus nous nous apercevons qu'en aucun temps de travail n'a joui d'une prospérité et d'un respect tels qu'aux temps florissants de cette institution. Il y a plus encore ; non seulement beaucoup des aspirations de nos radicaux modernes étaient déjà réalisées au Moyen Age, mais des idées que l'on traite maintenant d'utopies étaient acceptées alors comme d'indiscutables réalités. Ainsi, on rit de nous lorsque nous disons que le travail doit être agréable, mais : chacun doit se plaire à son travail", dit une ordonnance de Kuttenberg au Moyen Age, "et personne ne pourra, tout en ne faisant rien, s'approprier ce que les autres ont produit par leur application et leur travail, puisque les lois doivent protéger l'application et le travail".

En présence des discussions actuelles sur la journée de huit heures, il sera bon aussi de rappeler une ordonnance de Ferdinand Ier, relative aux mines impériales de charbon, qui réglait la journée du mineur à huit heures, "comme c'était la coutume autrefois", et il était défendu de travailler l'après-midi du samedi. Plus de huit heures de travail était fort rare, mais moins de huit heures était un fait commun."

 

 

Sélection naturelle

 

"Le concept de sélection naturelle s'inspire de la théorie économique et sociale du pasteur anglais T.H. Malthus (1766-1834). Ce dernier soutenait que les populations humaines grandiraient plus rapidement que l'accroissement possible de la production de nourriture. Cette logique déboucherait sur une catastrophe apocalyptique si les famines, les fléaux naturels et les guerres ne délestaient pas l'humanité de son trop plein d'individus (les plus faibles, bien entendu !). Darwin retiendra plusieurs éléments de cette théorie.

Parmi ceux-ci, le plus important est le postulat d'une concurrence généralisée pour l'appropriation des ressources entre les individus d'une même espèce. Cette compétition, on l'aura compris, serait causée par la trop grande prolifération des êtres vivants par rapport à ce que peut soutenir leur milieu. La pierre angulaire de la théorie darwinienne est ainsi la rareté, qui pousse les individus à entrer en concurrence les uns avec les autres.

Transformée en doctrine sociale, cette théorie prône, au nom du progrès, l'élimination des plus "faibles" par la libre compétition et, ce faisant, réduit la vie éthique à une stratégie individuelle dans la lutte pour la survie. Dans cette opération de traduction du darwinisme en théorie sociologique, on perd de vue que la théorie de Darwin est une théorie de la transformation et non de l'évolution des espèces : les gagnants de la lutte pour l'existence ne sont pas les plus forts, mais seulement les plus chanceux (ceux dont les mutations se seront avérées utiles dans la compétition)."

Préface de Mark Fortier (2001)