L'empire du moindre mal

Jean-Claude Michéa (2007)

 

Face de PIB

 

Le 18 mars 1968, quelques semaines avant son assassinat, Bob Kennedy prononçait à l'université du Kansas, le discours suivant : "Notre PIB prend en compte, dans ses calculs, la pollution de l'air, la publicité pour le tabac et les courses des ambulances qui ramassent les blessés sur nos routes. Il comptabilise les systèmes de sécurité que nous installons pour protéger nos habitations et le coût des prisons où nous enfermons ceux qui réussissent à les forcer. Il intègre la destruction de nos forêts de séquoias ainsi que leur remplacement par un urbanisme tentaculaire et chaotique. Il comprend la production du napalm, des armes nucléaires et des voitures blindées de la police destinées à réprimer des émeutes dans nos villes. Il comptabilise la fabrication des programmes de télévision qui glorifient la violence dans le but de vendre les jouets correspondants à nos enfants. En revanche, le PIB ne tient pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur instruction ni de la gaieté de leurs jeux. Il ne mesure pas la beauté de notre poésie ou la solidité de nos mariages. Il ne songe pas à évaluer la qualité de nos débats politiques ou l'intégrité de nos représentants. Il ne prend pas en considération notre courage, notre sagesse ou notre culture. Il ne dit rien de notre sens de la compassion ni de notre dévouement envers notre pays. En un mot, le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue."

Quarante ans après, on aurait évidemment le plus grand mal à trouver, en France, un représentant de la gauche ou de l'extrême gauche capable de formuler une critique aussi radicale d l'idéologie de la Croissance."

 


PIB délinquant


"Pour donner une idée de l'univers mental dans lequel pataugent les économistes officiels, on peut se référer à l'exemple élémentaire imaginé par Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice dans Les nouveaux Indicateurs de la richesse : "Si un pays rétribuait 10% des gens pour détruire des biens, faire des trous dans les routes, endommager des véhicules, etc., et 10% pour réparer, boucher les trous, etc., il aurait le même PIB qu'un pays où ces 20% d'emplois (dont les effets sur le bien être s'annulent) seraient consacrés à améliorer l'espérance de vie en bonne santé, les niveaux d'éducation et la participation aux activités culturelles et de loisir." Un tel exemple permet, au passage, de comprendre l'intérêt économique majeur qu'il y a, d'un point de vue libéral à maintenir un taux de délinquance élevé. non seulement, en effet, la pratique délinquante est, généralement, très productive (incendier quelques milliers de voitures chaque année, par exemple, ne demande qu'un apport matériel et humain très réduit, et sans commune mesure avec les bénéfices ainsi dégagés pour l'industrie automobile). mais, de plus, elle n'exige pas d'investissement éducatif particulier (sauf peut-être dans le cadre de la criminalité informatique), de sorte que la participation du délinquant à la croissance du PIB est immédiatement rentable, même s'il commence très jeune (il n'y a pas ici, bien sûr, de limite légale au travail des enfants). Naturellement, dans la mesure où cette pratique est assez peu appréciée des classes populaires, sous le prétexte égoïste qu'elles en sont les premières victimes, il est indispensable d'en améliorer l'image, en mettant en place tout une industrie de l'excuse, voire de la légitimation politique. c'est le travail habituellement confié aux rappeurs, aux cinéastes "citoyens" et aux idiots utiles de la sociologie d'Etat."



Cours de péripatéticienne 

     

"On sait qu'en Allemagne, où grâce à la gauche la prostitution est déjà devenue un "métier comme un autre", certaines ouvrières licenciées par le Capital se sont vu logiquement proposer par l'ANPE locale, au titre de leur reconversion, l'emploi d'hôtesse de charme, dans les nouveaux Eros center. Cette manière -appelée à se développer- de résoudre la question du chômage des jeunes ne constitue, toutefois, qu'un des aspects du problème. Si, comme le veulent les borillistes et les iacubiens, la prostitution est bien un métier comme un autre, et si l'une des fonctions de l'Ecole est toujours de préparer la jeunesse à ses futurs métiers, il est, en effet, logiquement inévitable que l'Education nationale prenne en charge, dès le collège, la formation des élèves désireux de s'orienter vers ce métier d'avenir (création des diplômes, filières et options appropriées ; définition des programmes, ainsi que de la nature, théorique et pratique, des épreuves d'examen destinés à valider les compétences acquises ; constitution, enfin, des corps d'enseignants et d'inspection, indispensables pour donner vie à ce projet éminemment moderne). On attend avec impatience la préface de Jack Lang et les éditoriaux enthousiastes de Libération."



Novlangue


"Dans le figaro magazine de 6 janvier 2007, Alain-Gérard Slama écrit que "les deux valeurs cardinales sur lesquelles repose la démocratie sont la liberté et la croissance". C'est une définition parfaite du libéralisme. A ceci près, bien sûr, que l'auteur prend soin d'appeler "démocratie" ce qui n'est en réalité que le système libéral, afin de se plier aux exigences définies par "les ateliers sémantiques" modernes (on sait ainsi qu'aux Etats-Unis on désigne les officines chargées d'imposer au grand public, à travers le contrôle des médias, l'usage des mots le plus conforme aux besoins des classes dirigeantes). Ce tour de passe-passe, devenu habituel, autorise naturellement toute une série de décalages très utiles. Si, en effet, le mot "démocratie" doit être, à présent, affecté à la seule définition du libéralisme, il faut nécessairement un terme nouveau pour désigner ce "gouvernement du Peuple, par le Peuple et pour le Peuple" où chacun  voyait encore, il y a peu, l'essence même de la démocratie. Ce nouveau terme, choisi par les ateliers sémantiques, sera celui de "populisme". Il suffit, dès lors, d'assimiler le populisme (au mépris de toute connaissance historique élémentaire) à une variante perverse du fascisme classique, pour que tous les effets désirables s'enchaînent avec une facilité déconcertante. Si l'idée vous vient, par exemple, que le Peuple devrait être consulté sur tel ou tel problème qui engage son destin, ou bien si vous estimez que les revenus des grands prédateurs du monde des affaires sont réellement indécents, quelque chose en vous doit vous avertir immédiatement que vous êtes en train de basculer dans le "populisme" le plus trouble et par conséquent, que la "bête immonde" approche de vous à grands pas. En "citoyen" bien élevé (par l'industrie médiatique), vous savez alors aussitôt ce qu'il vous reste à penser et à faire."



Education


"La moindre observation (si elle n'est pas aveuglée par les formes les plus possessives de l'amour parental) atteste suffisamment que le désir de toute-puissance constitue l'une des premières figures du devenir de l'esprit individuel. C'est, par exemple, ce désir originel qui fonde, comme l'écrit Christopher Lasch, la "rage que ressent l'enfant contre ceux qui ne satisfont pas immédiatement ses besoins". Si l'éducation a un sens, c'est précisément d'offrir à l'enfant les moyens de dépasser cet égocentrisme initial et d'acquérir ainsi progressivement ce sens des autres qui représente à la fois le signe et la condition de toute autonomie véritable (ou, ce qui revient au même, de toute maturité psychologique). C'est alors seulement qu'un être humain devient capable de tenir sa place dans l'ordre humain, autrement dit d'entrer à son tour dans les chaînes socialisantes du don et de la réciprocité. Si donc, pour une raison ou une autre, la défaillance des fonctions "paternelles" ou "maternelles" n'a pas permis à ce travail d'autonomisation de s'accomplir efficacement (avec tous les renoncements nécessaires qu'il implique par définition), le sujet se retrouvera inexorablement rivé, sous réserve de rencontres émancipatrices ultérieures, à son désir initial de toute-puissance et, par conséquent, privé de son pouvoir de "grandir". Il demeurera ainsi une monade égoïste, incapable de donner, de recevoir et de rendre, autrement que de façon purement formelle (c'est-à-dire sur le mode des simples "convenances" indispensables à toute comédie sociale, et dont l'acquisition ne requiert qu'un dressage, non une éducation au sens strict).

Sous ce rapport, les différentes pathologies de l'égo - qu'il s'agisse de la volonté de pouvoir manifestée en tant que telle, ou de ses multiples formes dérivées, comme, par exemple, le besoin pathétique de devenir "riche" ou "célèbre" - doivent apparaître pour ce qu'elles sont : l'effet d'une dépendance non résolue à des histoires d'enfance, dépendance qui conduit invariablement un sujet à envisager sa propre vie comme l'occasion d'une revanche personnelle à prendre (manière de voir mutilante, puisqu'elle transforme automatiquement cette vie en "carrière", pathologiquement structurée par le désir de parvenir, ou tout simplement par la nécessité de vivre perpétuellement en représentation)."