L'effroyable imposture

Thierry Meyssan

 

Cuba


Document de 1962 , déclassifié depuis 2001,  sur le  projet Nothwoods proposant une liste d'attaques qu'on imputerait aux Cubains pour obtenir un prétexte d'intervention militaire à Cuba. Ce document est une réponse du Comité des chefs d'Etats-majors interarmées des Etats-Unis à une demande d'Edward Lansdale qui travaillait au département Défense de l'administration Kennedy.

 

 

PRÉTEXTES POUR JUSTIFIER UNE INTERVENTION MILITAIRE US À CUBA

 

(Remarque : Les plans d'action qui suivent constituent une proposition préalable convenant seulement à des objectifs opérationnels. Ils ne sont ni classés par ordre chronologique, ni par ordre ascendant. Avec des propositions similaires provenant d'autres services, ils sont conçus pour fournir le point de départ de la mise au point d'un plan unique, intégré, phasé dans le temps. Un tel plan permettrait l'évaluation de projets individuels, dans le contexte d'actions cumulées et corrélées conçues pour mener inexorablement à l'objectif de la justification appropriée d'une intervention militaire des États-Unis à Cuba.)

 

1. Comme il semblerait souhaitable d'utiliser une provocation légitime comme base d'une intervention militaire des États-Unis à Cuba, un plan secret de manipulation comprenant les actions préliminaires prescrites telles qu'elles ont été mises au point en réponse à la Mission 33 c, pourrait être exécuté comme effort initial dans le but de provoquer des réactions cubaines. Le harcèlement, ajouté à des actions de désinformation pour convaincre les Cubains d'une invasion imminente, serait accentué. Notre posture militaire, tout au long de l'exécution du plan, permettra de passer rapidement de l'exercice à l'intervention, si la réponse de Cuba le justifie.

 

2. Une série d'incidents bien coordonnés sera planifiée pour avoir lieu sur le territoire de Guantanamo et autour, donnant réellement l'impression d'avoir été provoqués par des forces cubaines hostiles.

 

a. Incidents susceptibles de provoquer une attaque crédible (ordre non chronologique) :

 

(1) Lancer des rumeurs (beaucoup). Utiliser une radio clandestine.

 

(2) Faire atterrir des Cubains amis en uniforme " à l’intérieur de l’enceinte" pour mettre en scène une attaque de la base.

 

(3) Capturer des saboteurs cubains (amis) à l'intérieur de la base.

 

(4) Déclencher des émeutes près de l'entrée principale de la base (Cubains amis).

 

(5) Faire sauter des munitions dans la base ; allumer des incendies.

 

(6) Incendier un avion sur la base aérienne (sabotage).

 

(7) Tirer au mortier de l'extérieur de la base vers l'intérieur. Dégâts aux installations.

 

(8) Capturer des groupes d'assaillants venant de la mer ou des environs de Guantanamo City.

 

(9) Capturer le groupe de miliciens qui attaque la base.

 

(10) Saboter un bateau dans le port ; incendies importants -- naphtalène.

 

(11) Couler un bateau près de l'entrée du port. Organiser les funérailles pour des fausses victimes (peut-être à la place de (10)).

 

b. Les États-Unis répondraient en menant des opérations offensives pour sécuriser l’approvisionnement en eau et les installations électriques, détruisant les emplacements d'artillerie et de mortiers qui menacent la base.

 

c. Lancer des opérations militaires américaines à grande échelle.

 

3. Un incident du type "Souvenez-vous du Maine" pourrait être provoqué, sous plusieurs formes :

 

a. Nous pourrions faire exploser un bateau dans la Baie de Guantanamo et accuser Cuba.

 

b. Nous pourrions faire exploser un navire drone [NdT : sans équipage] piloté à distance quelque part dans les eaux cubaines. Nous pourrions faire passer un tel incident, dans les parages de La Havane ou de Santiago, comme le résultat spectaculaire d'une attaque aérienne et maritime cubaine, voire les deux. La présence d'avions ou de navires cubains, venant simplement se renseigner sur les intentions du navire, pourrait bien constituer la preuve irréfutable que ce dernier subissait une attaque. La proximité de La Havane ou de Santiago ajouterait de la crédibilité, surtout pour les gens qui auraient entendu l'explosion ou vu l'incendie. Les États-Unis pourraient poursuivre avec une opération de secours, aérienne ou maritime, couverte par des chasseurs US, pour "évacuer" les membres restants de l'équipage inexistant [sic]. La liste des victimes dans les journaux américains provoquerait une vague d'indignation bénéfique.

 

4. Nous pourrions mener une campagne de terreur communiste cubaine dans la région de Miami, dans d'autres villes de Floride, et même à Washington.

La campagne de terreur pourrait viser des réfugiés cubains cherchant refuge aux États-Unis. Nous pourrions couler une cargaison [sic !] de Cubains en route vers la Floride (action réelle ou simulée). Nous pourrions encourager des agressions sur des réfugiés cubains aux États-Unis, jusqu'à causer des blessures dans certains cas destinés à être largement médiatisés. Quelques explosions de bombes au plastic dans des lieux soigneusement choisis, l'arrestation d'agents cubains et la publication de faux documents démontrant l'implication cubaine, aideraient également à la propagation de l'idée d'un gouvernement irresponsable.

 

5. Une invasion "depuis Cuba, soutenue par Castro" pourrait être simulée contre un pays des Caraïbes voisin (dans la veine de l'invasion de la République Dominicaine du 14 juin). Nous savons qu’en ce moment Castro soutient clandestinement des actions de subversion contre Haïti, la République Dominicaine, le Guatemala et le Nicaragua, et peut-être d'autres pays. Ces actions peuvent être amplifiées et d'autres inventées pour jeter le discrédit. Avantage pourrait être tiré, par exemple, de la capacité de réaction de l’armée de l’Air dominicaine face aux intrusions dans leur espace aérien national. Un avion "cubain" de type B-26 ou C-46 pourrait mener des raids nocturnes de destruction de canne à sucre. On pourrait trouver des incendiaires venant due bloc soviétique. Ceci pourrait être couplé avec des messages "cubains" aux communistes clandestins de la République Dominicaine, et on pourrait découvrir ou intercepter des livraisons "cubaines" d'armes sur la plage.

 

6. L'utilisation d'avions de type MIG par des pilotes américains pourrait constituer une provocation supplémentaire. Le harcèlement de l'espace aérien, des attaques contre la navigation en surface, et la destruction d'un drone militaire américain par des avions de type MIG seraient des actions complémentaires utiles. Un F-86 convenablement maquillé convaincrait les passagers d'un avion qu'ils ont vu un MIG cubain, surtout si le commandant de bord leur fait une telle annonce. L'inconvénient majeur de cette proposition semble être le risque de sécurité inhérente à l'obtention ou la modification d'un avion. Toutefois, on pourrait produire des copies acceptables de MIG en à peu près trois mois à partir des ressources dont disposent les États-Unis.

 

7. Des tentatives de détournement d'avions et de navires civils devraient apparaître comme la poursuite de mesures de harcèlement cautionnées par le gouvernement cubain. Dans le même temps, de véritables défections d'avions et de navires civils et militaires cubains devront être encouragées.

 

8. Il est possible de créer un incident qui démontrerait de façon convaincante qu'un avion cubain a attaqué et abattu un avion commercial civil affrété volant des États-Unis vers la Jamaïque, le Guatemala, le Panama ou le Venezuela. La destination serait choisie pour la seule raison que le plan de vol passerait par Cuba. Les passagers pourraient être un groupe d'étudiants en vacances, ou quelque groupe de personnes ayant un intérêt commun à voyager sur un vol non régulier.

 

a. Un avion de la base aérienne d'Eglin serait peint et numéroté pour en faire une réplique exacte d'un avion civil immatriculé appartenant à une société dont la CIA est propriétaire, dans la région de Miami. Au moment voulu, la réplique serait substituée au véritable appareil et les passagers choisis, tous listés sous de fausses identités soigneusement préparées embarqueraient. L’avion réel enregistré serait transformé en drone. [NdT : appareil piloté à distance]

 

b. Les heures de décollage du drone et du vol véritable seront programmées pour permettre un rendez-vous au sud de la Floride. Depuis ce point de rendez-vous, l'avion transportant les passagers descendra à une altitude minimum et se rendra directement dans un terrain auxiliaire de la base aérienne d'Eglin, où des dispositions auront été prises pour évacuer les passagers et remettre l'avion dans son état d’origine. Le drone poursuivra pendant ce temps son plan de vol déposé. Une fois au-dessus de Cuba, le drone transmettra sur la fréquence internationale de détresse un message de "SOS", déclarant être attaqué par un avion de type MIG cubain. La transmission sera interrompue par la destruction de l'appareil, qui sera déclenchée par signal radio. Cela permettra aux stations de radio de l'ICAO (International Civil Aviation Organization)

déployées dans l'Hémisphère Ouest d'apprendre à l'Amérique ce qui est arrivé à l'avion, plutôt que ce soit l'Amérique qui "vende" l'incident.

 

9. Il est possible de créer un incident faisant apparaître que des MIGs communistes cubains ont détruit un avion de l'armée de l'Air américaine, au-dessus des eaux internationales, lors d’une attaque non provoquée.

 

a. 4 ou 5 chasseurs F-101 seront envoyés sur une route allant de la base aérienne de Homestead en Floride jusqu’à proximité de Cuba. Leur mission sera de faire demi-tour pour servir d’avions plastrons dans le cadre d’un exercice de défense aérienne au sud de la Floride. Ces appareils exécuteront des variantes de ces vols à intervalles réguliers. Les équipages auront l'ordre de rester à au moins 12 miles des côtes cubaines ; cependant, il leur sera demandé d'emporter des munitions dans l'éventualité d'actions hostiles de la part des MIGs cubains.

 

b. Sur l'un de ces vols, un pilote averti à l’avance aura pour mission de voler en queue de patrouille, en laissant une grande distance entre lui et les autres appareils. Une fois à proximité de l'île de Cuba, ce pilote annoncera par radio qu’il a été touché par des MIGs et qu'il est en train de tomber. Aucun autre appel ne sera passé. Le pilote volera alors directement vers l'Ouest, à une altitude extrêmement basse, et se posera sur une base sûre, auxiliaire d'Eglin. L'appareil sera accueilli par le personnel approprié, rapidement garé, et un nouveau numéro de queue lui sera donné. Le pilote qui aura accompli la mission sous un faux nom reprendra son identité propre, et retournera à son travail habituel. Le pilote et l'avion auront alors disparu.

 

c. Au moment précis où l'avion est censé être abattu, un sous-marin ou un petit navire de surface éparpillera des morceaux de F-101, de parachute, etc à environ 15 à 20 miles des côtes cubaines et quittera les lieux. Les pilotes de retour à Homestead raconteront une histoire qu'ils croiront vraie. Des navires et des avions de recherches pourraient être envoyés, et des pièces de l'avion retrouvées.

 

 

FAITS EN LIEN AVEC LA PROBLÉMATIQUE

 

1. Le Comité des Chefs d’État-major a déjà déclaré* qu'une intervention militaire unilatérale des États-Unis à Cuba peut être entreprise dans l'éventualité où le régime cubain commettrait des actions hostiles envers des forces ou des biens américains, ce qui constituerait un incident sur lequel baser une intervention menée ouvertement.

 

2. La nécessité d'une action positive, dans l'éventualité où les efforts secrets pour encourager un soulèvement interne à Cuba échoueraient, fut indiquée** par le Comité des Chefs d'État-major le 7 mars 1962, comme suit :

 

" - - - établi qu'il est impossible qu'une révolution interne crédible s'accomplisse dans les 9 à 10 prochains mois, la décision des États-Unis de mettre au point une "provocation" cubaine comme justification d'une action militaire des États-Unis positive est requise."

 

3. Il est entendu que le Département d'État prépare également des propositions de plans d'action pour mettre sur pied la justification d'une intervention militaire des États-Unis à Cuba.

 

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* Not For Release To Foreign Nationals/ Governments/Non-US Citizens

 

(Ne Pas Transmettre À Des Étrangers, même Alliés)