L'argent noir des syndicats

R. Lenglet - J-L Touly - C. Mongermont

 

UIMM

  

     "Vous avez dit Union des industries et des métiers de la métallurgie (UIMM)? Nos ignorances sont fascinantes. Jusqu'au récent scandale, le grand public ne connaissait pas cette grande dame immensément riche qui plaçait des centaines de millions d'euros sur des comptes bancaires occultes afin que les "fludificateurs" des rapports sociaux en disposent à discrétion. De nombreux journalistes ignoraient même jusqu'à son existence. Pourtant, elle règne depuis deux siècle sur l'économie française et, à bien des égards, sur les orientations politiques de la France. Pas une loi n'est votée, pas un décret n'est pris sans d'abord faire l'objet, quand elle le souhaite, de ses soins attentifs.

Sa discrétion médiatique, il est vrai, a toujours dissimulé sa puissance aux yeux du grand nombre. Pour commencer, son nom à rallonge, qui évoque la rouille, le hurlement des métaux et le travail à la chaîne, n'est pas fait pour attirer les foules en quête de distraction. L'UIMM ne retient habituellement l'attention que des décideurs et des esprits les plus aiguisés. Ces derniers savent qu'elle a toujours été la branche la plus influente et la plus tranchante du syndicat des patrons, le Medef. Certains l'ont surnommé "le coeur d'acier du patronat", pour souligner son pouvoir et sa dureté dans les négociations avec les représentants des syndicats ouvriers et des gouvernements. L'idée qu'elle pacifie la vie sociale avec de généreuses liquidités ne manque pas d'ironie, mais n'étonne guère ceux qui la connaisse et redoute ses roueries.

Baptisée en 1864 sous le nom de Comité des forges par Eugène Schneider, un ancêtre du baron Ernest-Antoine Seillière, et Charles de Wendel, l'UIMM fédère aujourd'hui 45000 entreprises [de tous secteurs d'activité]."

 

 

Corruption passive et plus

 

     "Un expert, travaillant régulièrement pour la CGT au sein de groupes montés par le ministère du Travail et réunissant les représentants des confédérations face aux experts du Medef, brosse un tableau instructif : "Vous savez, quand un salarié obtient un mandat syndical, ça ne lui est jamais indifférent sur le plan moral. Il en tire toujours une fierté et, selon son passé et ses valeurs, il va résister ou non aux tentations qu'on lui présentera. Dans bien des cas, ils ont l'impression d'être arrivés, dès qu'ils sont reçus dans des réunions et des repas où l'on prend des décisions et qu'on leur donne du Monsieur par-ci et du Monsieur par-là. Pour beaucoup, si les politesses sont accompagnées de quelques avantages, cela suffit déjà à les transfigurer et à leur faire accepter de jouer un double jeu. Pour des salariés modestes, par exemple, trouver sa place dans des groupes où ils côtoient des cadres supérieurs et des hauts fonctionnaires, ça leur donne le sentiment d'être enfin reconnus, adoubés par l'élite. On peut les comprendre : après avoir manqué de reconnaissance pendant longtemps et avoir été tenus en bas de l'échelle sociale, voilà qu'on les considère, on en prend soin, on les reçoit dans des salons feutrés. Ils veulent montrer qu'ils en sont dignes, ils font du zèle pour se faire apprécier et finissent par se prêter à n'importe quoi... C'est un petit jeu qui ne date pas d'hier : avec des miettes de pouvoir et de considération, on peut acheter une grande partie des hommes. Si, en plus, on leur permet d'améliorer légèrement leur train de vie en arrondissant leurs fins de mois avec quelques indemnités supplémentaires et qu'on prend en charge leurs frais en débordant un peu, comme c'est généralement le cas, on finit de les pourrir."

 

      " Un syndicaliste, ancien permanent, ne cache pas ses mots : "Il y a plusieurs façons d'amadouer : aujourd'hui, tous les délégués régionaux sont chefs d'équipe ou responsable de chantier. Il y a aussi l'attribution d'une voiture de fonction, de primes diverses, de doubles emplois, des pages de publicité dans les journaux syndicaux internes, des formations bidon, les détachements de permanents dans les fédérations... Concrètement, ça se traduit par des interventions syndicales pour casser des grèves et, pire, pour accompagner le licenciement de salariés pour faits de grève."

Alors pourquoi une grande partie d'entre eux sont-ils réélus ? Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. "Pour pouvoir garder leur pouvoir, poursuit ce syndicaliste, ils trafiquent les élections. Les votes se font presque systématiquement par correspondance, avec ou sans boite postale. Le grand classique c'est le bourrage des urnes. Une confédération a reconnu un problème de dérive, mais rien de sérieux n'a été fait. Certains délégués bénéficient parfois des largesses des grosses boites de la profession pour aller foutre le bordel les concurrents. C'est typique d'un système mafieux."

 

 

 Syndicats financés

 

     "L'indépendance financière est le critère officiel le plus déterminant chez nos homologues européens pour donner droit à la représentativité des organisations syndicales. On considère partout que ce sont les cotisations des adhérents qui leur permettent d'assurer cette indépendance. Or, en France, il y a déjà longtemps qu'on ne se soucie plus beaucoup d'aller vendre les timbres aux cotisants. Résultat, aucune des cinq centrales ne jouit de l'indépendance requise par le Code du travail. Les entreprises et l'Etat sont les financeurs, des créanciers qui, dans le premier cas, ne sont pas des philanthropes et procèdent de façon aussi occulte qu'illégale. Se demander quelle raison les pousse à faire ces versements à leurs adversaires historiques devrait être pour le moins naturel, mais la question reste pourtant tabou. Dans le cas des financements publics, on peut douter aussi que les gouvernements y consentent sans exiger de contreparties.

Les syndicats français se contentent donc de puiser 15 à 50% de leurs ressources dans les cotisations.

La loi de 1884 a accordé aux syndicats le privilège de ne pas être tenus à la transparence de leurs comptes. L'intention du législateur était officiellement de les soustraire aux tentations des gouvernants et des employeurs de consulter les listes d'adhésion et d'exercer des pressions pour les neutraliser...

Le comble est que cette loi a précisément permis l'inverse : en autorisant l'opacité des budgets, elle a ouvert la voie aux gentils financeurs et aux pratiques de gestion les plus aliénantes.

Question de pure curiosité : combien de temps a-t-il fallu au patronat pour prendre conscience de la brèche ouverte par la loi de 1884 et s'y engouffrer ? La réponse avait été donnée avant même que la question nous vienne à l'esprit. Souvenons-nous, c'était en 2007 : "Les financements ont toujours existés. Dès 1884, il y a eu une caisse qui alimentait les syndicats", confessait alors l'ancien patron des patrons, Yvon Gattaz, à la Brigade financière et aux journalistes dans le cadre de l'affaire Sauvagnac."