Kou l'ahuri

Jacques Duboin (1934)

 

Economie de guerre

 

"La gaîté disparut lorsque l'un de nous fit allusion aux intentions de ceux qui proposent de combattre la misère à coups de matraque et de faire cracher du pouvoir d'achat aux mitrailleuses.

- Et la possibilité d'une guerre ? lança un autre par une association d'idées qui nous parut assez naturelle.

Ce fut Adéodat qui répondit. - La guerre ?... Entre les grandes nations industrielles, n'est-ce pas ?... Entre les nations qui viennent d'entrer dans l'ère de l'abondance ?... On se battait autrefois comme des chiens qui n'ont qu'un os à ronger. Va-t-on se battre, demain, parce qu'il y a trop de tout pour tout le monde ? Ma foi, c'est bien possible, puisque les hommes sont aujourd'hui au-dessous des crétins de jadis. Cependant, je ne peux pas le croire. Quel en serait le but ? Le vainqueur ajouterait à ses stocks invendables tous les stocks invendus du vaincu ? Voilà un genre d'opération qui ne devrait pas tenter ceux qui inspirent la politique extérieure. Qu'ils la prépare d'accord, puisque cela leur procure des commandes, mais qu'ils la fasse faire par les copains !... Pourquoi les anciens combattants français et allemands, qui savent ce que c'est, ne s'entendent-ils pas pour l'apprendre aux autres ?

- Moi aussi, je me refuse à croire à la guerre, dis-je à mon tour. Ceux qui y songent sont des bêtes fauves qui n'osent même pas dire leur pensée. Mais je ne dis pas que certains bénéficiaires de la rareté ne seraient pas enchantés qu'une bonne petite épidémie, frappant adroitement au foyer de tous les chômeurs, vienne éliminer gentiment les trente millions de sans-travail, avec leurs femmes, les gosses et les vieux parents à leur charge. C'est leur disparition, soudaine et définitive, qui permettrait une belle déflation massive du budget des dépenses de tous les Etats ! On pourrait alors procéder à de fameux allègements fiscaux ! Quelle reprise !"

  

 

Libéralisme

 

"- Je vous vois venir, dit le Père, vous voulez rendre les lois économiques responsables de l'état de chose actuel, alors que ce sont les hommes qui sont fautifs en ce sens qu'ils ne laissent pas fonctionner librement le jeu des lois économiques, notamment celle de la concurrence.

- Ou je suis fort trompé, répliquai-je, ou ces fameuses lois éternelles sont extraordinaires, puisque l'homme est libre de les observer ou de ne pas les observer. Si j'essayais de manquer de respect à la loi de la gravitation, il m'en cuirait, n'est-il pas vrai ?

- Votre remarque est stupide, me dit aimablement l'économiste ; instruisez-moi des sujets où notre doctrine vous paraîtrait en défaut, car l'heure avance. 

- A l'égard de bien des choses, répondis-je, elle me paraît fâcheusement en retard sur les évènements. Votre fameux  "laissez faire, laissez passer" a été scrupuleusement observé, comme dans la jungle, et il aboutit à l'effrayant désordre auquel nous assistons et que je dépeins ainsi : deux pyramides qui s'élèvent parallèlement sans arrêt : l'une est celle de la production des choses utiles aux hommes, l'autre est celle des besoins inassouvis. On crie de faim devant une table bien servie et 'on couche dans a rue en contemplant des appartements vides. puisque vous m'invitez à faire la critique de votre doctrine, je vous dirai qu'elle ne tient pas compte des progrès inouïs que réalise la technique. Depuis cinquante ans à peine, ils renversent et vos prévisions et vos doctrines. Car d'où peuvent procéder tant de faits contradictoires ?

- Continuez, dit-il, vous m'intéressez.

- Je continue. Les hommes, ayant réussi à capter l'énergie qui dormait dans la nature, utilisent aujourd'hui les forces motrices inépuisables qu'ils tirent de la houille, du pétrole et des chutes d'eau. Grâce à leur intervention, tout l'outillage construit par les hommes s'est mis à produire en quantités énormes, de sorte que trente millions de travailleurs se croisent déjà les bras ; ils sont inutiles puisque des milliards de chevaux-vapeur travaillent à leur place. Mais, comme ils ne travaillent pas pour eux, les voilà condamnés, avec leur famille, à une misère pire que celle que connaissent les sauvages, tandis que les produits s'entassent inutilement et qu'on commet même le crime de les détruire."

 

 

Cupidité

 

"Comme midi était passé, cet industriel voulut très aimablement me retenir à déjeuner. Nous sommes trois, me dit-il, car j'ai invité un jeune médecin ; c'est un véritable savant qui doit m'entretenir de ses récents travaux. Il a découvert des pommades à émanation de radium, et je me passionne pour toutes les nouveautés scientifiques.

En effet, au cours du repas, notre amphitryon m'ayant complètement perdu de que, ne cessa de questionner son second invité et parut s'intéresser prodigieusement à tout ce qu'il disait sur les vertus curatives de ce nouveau produit. La goutte, le rhumatisme chronique, la sciatique, firent tous les frais de la conversation qui s'arrêta net lorsque apparurent les coliques néphrétiques.

- Ce que vous m'annoncez, conclut le grand fabricant, me transporte de joie. Ce sont mes laboratoires qui doivent lancer ces onguents auxquels je trouverai le nom qui convient. Mais, dites-moi, combien d'applications faut-il pour venir à bout d'un mal très répandu, l'eczéma par exemple ?

- Deux ou trois, répondit le jeune savant, font disparaître un eczéma naissant.

Le grand fabricant sursauta.  - mais il disparaît pour revenir ? demanda-t-il ?

- Je vous assure que la disparition est définitive, répondit son interlocuteur.

- Alors la chose ne m'intéresse pas, laissa tomber le grand fabricant, désabusé. Soixante ou quatre-vingts applications sont un strict minimum. [...] Hélas, je me ruinerais si je lançais un produit qui guérit vite. Ma clientèle tarirait en un clin d'œil. J'ai besoin de produits dont il faut se servir souvent, longtemps.

- Donc, lui dis-je, vous fabriquez des produits pharmaceutiques, non pas pour guérir les malades, mais pour gagner de l'argent."

 


Abondance


"Dans un grand pays moderne, il arrive que le développement incessant de l'outillage industriel et agricole, conjugué avec l'emploi intensif de la force motrice extrahumaine, permet un beau jour l'accroissement de la production en même temps que le chômage. Ce pays entre ainsi dans l'ère de l'abondance. Automatiquement le pouvoir d'achat de toute sa population ne cesse de diminuer comme une peau de chagrin à la suite d'une dévalorisation continuelle de toutes les activités et de tous les actifs. On constate ensuite que la création des richesses se produit désormais sans création parallèle d'aucun pouvoir d'achat."



La machine ou les hommes


"J'ai visité un barrage de Sarrans, dans la Creuse où 450000 mètres cubes de terre et de cailloux viennent d'être déplacés sans avoir été effleurés par une seule main d'homme. Quelques ouvriers seulement, installés dans des cabines de commande, ont assuré ce gigantesque travail. Mais dès que cette œuvre de Titans va être achevée, le lac emprisonné se transformera, lui-même, en une force astronomique qui filera, en moins d'un millième de secondes, là où son travail viendra relever les muscles des hommes. Ce courant fractionné, coupé, raccordé, esclave d'un réseau follement enchevêtré, ira s'offrir pour être utilisé à l'illumination des villes, des chaumières. Il servira aussi à actionner les turbines, à mouvoir les machines-outils. Il se faufilera partout et fera marcher des petits moteurs domestiques et même l'aiguille de la machine à coudre ;  il traira les vaches et fera le beurre ; il écorchera le sol en profonds sillons ; il  écrasera des tonnes de raisins, de pommes ; il moudra la farine ; il sciera le bois ; il hissera le foin dans la grange... et les hommes se croiseront les bras. Mais comme ils ne peuvent actuellement consommer que dans la mesure où ils travaillent..., alors ils ne te paieront plus, ô puissant consortium de l'électricité !