Jihad made in USA

Entretien de Grégoire Lalieu avec Mohammed Hassan (2014)


"Alors que les Tunisiens et les Egyptiens étaient parvenus à faire tomber leurs dictateurs par la seule force des protestations, l'opposition libyenne, par contre, a eu besoin d'un sérieux coup de pouce de l'Otan. Toujours prompte à secourir les peuples en détresse, l'alliance serait intervenue pour empêcher un massacre. Bilan ? Des dizaines de milliers de morts, des villes dévastées et une résolution ("no fly zone") de l'ONU complètement bafouée. Depuis le passage des bombardiers et du fait de l'armement important fourni aux islamistes, la Libye est en proie au chaos. Et les télévisions ne passent plus des images de Libyens en liesse scandant : "One, two, three, thank you Sarkosy ".

Le Bahrein ensuite. Moins médiatisé, le soulèvement populaire qui a défié la dictature des Khalifa n'a pas obtenu les faveurs de chancelleries occidentales. Par contre, L'Arabie Saoudite a envoyé son armée pour aider le roi à réprimer des manifestations totalement pacifiques.

Pas médiatisées du tout, ces monarchies absolues que sont le Qatar et l'Arabie saoudite. On y lapide la femme adultère. On y décapite les travailleurs immigrés après un simulacre de procès. Et personne ne s'étonne que ces pays participent activement à faire triompher "la démocratie" et "les droits de l'homme" dans des pays voisins. Quant à l'Egypte, notre vision idyllique du printemps arabe a pris un sérieux coup avec l'éviction du président démocratiquement élu, Mohamed Morsi. Son successeur, le général Abdel Fattah al-Sissi, a condamné à mort des centaines de partisans de son rival. Silence gêné du côté des gouvernements occidentaux qui, au même moment, condamnaient la répression politique en Syrie.

La Syrie, parlons-en ! Depuis les premières manifestations de 2011, le printemps a déchanté également. Avec un tas de contradictions. On disait que les vaillant héros de la révolution feraient triompher le bien, mais ils mangent des cœurs face caméra et jouent au foot avec la tête de leurs victimes. On disait Bachar el-Assad honni par tout un peuple mais même des réfugiés sunnites, dont les maisons avaient pourtant été bombardées par l'armée syrienne, soutiennent leur alaouite de président. On pensait que le dictateur avait franchi la ligne rouge en utilisant des armes chimiques, et pourtant Obama n'est pas intervenu. On pensait que les Etats-Unis étaient en guerre contre le terrorisme, mais leurs armes tombent étrangement entre les mains...des terroristes. On pensait que pour éliminer notre nouvel ennemi, l'Etat islamque (Daesh), il faudrait le couper de ses rentrées financières. Daesh reste malgré tout une entreprise florissante qui écoule son pétrole jusqu'en Europe."


"Le fait est qu'après les fiascos d'Irak et d'Afghanistan, Barack Obama s'est trouvé dans l'impossibilité d'engager ses troupes dans un nouveau conflit. Pourtant, les Etats-Unis n'ont pas renoncé à leurs prétentions sur le Moyen-Orient. la présidence d'Obama consacre donc le retour du "soft power" : plutôt que d'envoyer ses soldats au casse-pipe, Washington utilise des groupes sur place. Ca ne vous étonnera sans doute pas, parmi les proches conseillers d'Obama, on retrouve un certain Zbigniew Brzezinski. C'est lui qui a eu l'idée d'armer des fanatiques musulmans en Afghanistan pour combattre l'armée afghane et les troupes soviétiques dans les années 1980.

En Libye, les Etats-Unis n'avaient d'autres choix que de recourir aux jihadistes. En Syrie, ils espéraient pouvoir démobiliser une grande partie de l'armée en jouant la carte confessionnelle Les déserteurs devaient ainsi venir grossir les rangs de l'Armée syrienne libre. Or, i y a bien eu des défections. Mais les soldats qui ont quitté leur poste ont généralement quitté le pays en même temps. En Syrie aussi, les Etats-Unis n'avaient donc d'autres choix que de s'appuyer sur les jihadistes. Mais utiliser ces groupes est une chose, les contrôler en est une autre. Certains mouvements comme l'Etat islamique ont profité de l'aide de Washington tout en poursuivant leur propre agenda."



"- Alors, quand les Etats-Unis parlent de soutenir les "rebelles modérés" face aux combattants de l'Etat islamique, de qui parlent-ils ?

- C'est un discours destiné à enfumer les médias et qu'il faut pouvoir décoder. Nous aurions pu croire que ces rebelles modérés étaient des combattants aux méthodes plus respectables et aux aspirations plus démocratiques que celles de jihadistes. Or, souvenez-vous de Khalid al Hamad, ce rebelle qui avait porté le cœur d'une de ses victimes à la bouche en déclarant : "O héros de Bab Amr, vous massacrez les alaouites et vous sortez leurs cœurs pour les manger !". La vidéo du cannibale a fait scandale. Mais Khalid al Hamad était-il membre du Front Al-Nosra, de l'Etat islamique ou de quelque autre groupe "extrémiste" ? Non, c'était le chef de la brigade al Farouk affiliée à l'ASL [opposants au régime syriens, censés êtres des modérés soutenus par les occidentaux et les monarchies du golfe].

Il n'y a pas de distinction entre des rebelles laïcs et démocrates d'un côté et des extrémistes fanatiques de l'autre. La seule distinction valable pour les Etats-Unis consiste à différencier les terroristes qui travaillent pour eux et ceux qui poursuivent leurs propres intérêts. Washington n'a pas de problème avec les combattant qui égorgent des enfants, arrachent le cœur de leurs victimes ou jouent au foot avec la tête de leurs ennemis. Pour autant que ces combattants se limitent à combattre l'armée syrienne sans contrarier les intérêts US. Par contre, ceux qui sortent de leur rôle et s'opposent aux objectifs de Washington comme les terroristes de l'Etat islamique, ceux-là sont des "extrémistes" qu'il faut combattre. Et pour ce faire, la CIA n'hésite pas une fois de plus à nouer des alliances douteuses. Le principal groupe que l'agence soutient officiellement est le Mouvement Hazm, une nouvelle coalition de rebelles modérés que Washington a sortie de son chapeau. C'est elle qui doit combattre l'Etat islamique au sol alors que la coalition internationale emmenées par Obama bombarde les positions des terroristes. Or, des responsables du Mouvement Hazm ont déjà avoué qu'ils travaillaient avec le Front al-Nosra [lié à Al-Qaïda]."

 

Euro-jihad


"En mai 2013, la ministre belge de l'Intérieur, Joëlle Milquet, avait annoncé que des mesures avaient été prises pour renforcer les contrôles et empêcher les jeunes de partir en Syrie. La RTBF (télévision belge) avait voulu vérifier. Elle avait mené une expérience avec deux adolescents qui avaient pris l'avion à Bruxelles pour se rendre à Istanbul. En quatre heures, les deux jeunes avaient rejoint la Turquie sans aucun problème. personne ne leur avait posé des questions. Ils n'avaient pourtant que seize ans et voyageaient sans adulte.

Quelques semaines plus tôt, le ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders, avait déclaré qu'on érigeait une statue pour les jeunes partis rejoindre l'ASL, faisant une distinction avec ceux qui s'enrôlaient dans des mouvements jihadistes. J'ai quand même du mal à croire que plus de deux ans après le début du conflit, le chef de la diplomatie belge ne savait toujours pas que l'ASL commettait aussi des atrocités et que la distinction entre modérés et extrémistes relevait de la fiction.

Je pense plutôt que les dirigeants européens n'avaient pas de problème à voir s'exiler ces jeunes dont ils ne savaient que faire. Ce devait même être un soulagement pour eux de voir partir sous les bombes ces "fous d'Allah" plutôt que de s'interroger sur la radicalisation de leurs jeunes citoyens."


Le Qatar

 

"Le Qatar a attrapé la même maladie que le Koweït dans les années 1990. A l'époque, cet Etat à peine plus grand que le Qatar ne savait plus quoi faire de son argent lui non plus. Il avait la folie des grandeurs et s'était même mis à défier l'Irak. Aujourd'hui, les Koweïtiens mettent en garde le Qatar et l'invitent à ne pas jouer au-dessus de ses capacités.

Tout comme l'Arabie saoudite, le Qatar a voulu s'appuyer sur des groupes islamistes  pour contrer l'influence des Etats nationalistes de la région. Il y a eu, au Moyen-Orient, toute une série d'évènements comme la disparition de Nasser, le déclin du mouvement révolutionnaire arabe ou la chute de Saddam Hussein qui ont laissé un vide et contribué à l'essor des pétromonarchies du Golfe. Ces dernières veulent à présent combler le vide et se positionner à l'avant-garde du monde arabe.

Mais le Qatar a vu trop grand. Sur certains dossiers comme l'Egypte, il est même entré en contradiction avec l'Arabie saoudite. De plus, la stratégie des pétromonarchies consistant à appuyer des mouvement jihadistes n'a pas donné entière satisfaction aux Etats-Unis. Ce qui explique, selon moi, pourquoi l'émir a dû laisser la place à son fils, emmenant avec lui son ambitieux Premier ministre. Tout comme le chef des renseignements saoudiens, le prince Bandar, qui a été prié de prendre la porte."

 


Arabie Saoudite, origines

 

« La Grande-Bretagne d’abord et les Etats-Unis ensuite ont apporté tout leur soutien à l’Arabie saoudite et à la vision rétrograde de l’islam que ce pays défend : le wahhabisme. Une attention toute particulière a été portée à ce courant religieux dès sa création au 18è siècle par le religieux Mohammed ben Abdelwahhab, lui-même soutenu par Mohammed Ibn Saoud, un prince de la péninsule arabique. Avec ces deux familles, l’une porteuse d’un nouveau coura...nt musulman, l’autre avide de pouvoir, Londres voyait une belle occasion d’affaiblir l’Empire ottoman en y créant des divisions.
C’est ainsi qu’au début du 19e siècle, Abdulah Ibn Saoud et le petit-fils d’Abdelwahhab tentèrent un soulèvement. Accusant les chiites de diviniser Ali, quatrième calife et gendre du prophète Muhammad, les deux compères allèrent jusqu’à détruire les sanctuaires de Kerbala, de la Mecque et de Médine. L’Empire Ottoman dépêcha alors les troupes du Pacha d’Egypte, Mohammed Ali, qui écrasa le soulèvement. Abdelwahhab et Saoud furent arrêtés et condamnés à mort. Leurs corps furent exposés au bout d’une potence durant plusieurs jours. Mohammed Ali refusa ensuite qu’on les enterre, avançant que les corps de ces deux agitateurs contamineraient la terre sainte de l’islam. Ils ont donc été découpés en morceaux puis jetés à la mer. Voilà l’origine des Saoud ! »