Imperium

Frédéric Lordon (2015)

 

 

Haine-attachement

de la Nation

 

« Il n’est pas certain que dresser l’acte d’accusation de l’histoire nationale soit le plus incontestable témoignage d’une disposition post-national. Ni que le reparcours de la longue série des crimes, colonisation, massacres, agressions extérieures, répressions intérieures, tous commis au nom de la nation, crimes se croyant autorisés d’une supériorité identitaire, ou civilisationnelle, il n’est pas certain, donc, que ce reparcours par les nationaux mêmes de la nation criminelle, signifie comme ils le croient parfois une irréversible rupture d’avec « leur » nation. Il se pourrait même, paradoxalement, que la violence de leur critique soit plutôt le symptôme du contraire de ce qu’elle veut donner à entendre : car la vraie rupture, ce serait l’indifférence, la critique égale et généralisée des méfaits de toutes les nations, sans égard pour l’une d’entre elles en particulier, quand leur nation leur inspire à l’évidence un supplément de véhémence en soi significatif.

 

Significatif, de quoi peut-il l’être sinon d’un attachement persistant qui intensifie tous les affects, et trahit le prolongement d’une appartenance quand bien même elle se proclame dans la revendication de désappartenance : ce pays dont je dis que je récuse à mesure que j’en blâme les crimes, il est, quoi que j’en dise, toujours le mien puisque ses crimes me sont visiblement plus odieux que ceux de n’importe quel autre pays. »

 

 

Haine de soi ?

 

« Ce pourrait donc être, non parce qu’ils le rejettent, mais parce qu’ils se font une idée très haute de leur pays qu’ils n’en tolèrent pas, à raison, les manquements. Non pas la haute idée d’un particularisme supposément plus éminent que les autres, mais celle d’une singularité néanmoins vouée à la réalisation de l’universel – et tristement décevante dans ses comportements réels. Cette histoire parsemée de crimes, elle ne les révulse autant que parce qu’ils se sentent irrésistiblement y prendre part. Et, à tous ces évènements, ils prêtent un degré de concernement qui atteste par soi l’intimité de leur participation, c’est-à-dire leur inclusion dans une histoire collective à laquelle, quoi qu’ils en disent, ils ne peuvent pas ne pas prendre part – ne pas appartenir.

 

C’est sans doute un mécanisme formellement semblable qui permet d’interpréter la stupéfaction furieuse de certains juifs au spectacle d’autres juifs non sionistes et critiques de la politique (des gouvernements) d’Israël, contre lesquels, faute de l’imputation réflexe d’antisémitisme, absurde en l’occurrence, ne reste plus que l’hypothèse psychopathologique du self-hating Jew. Mais la « haine de soi », c’est-à-dire de leur condition juive, à laquelle sont assignés ces juifs critiques de l’Etat Juif, pourrait être moins le  mot

 

d’une abjuration, qu’au demeurant ils ne revendiquent pas – c’est plutôt qu’on la revendique secrètement pour eux… - que celui d’une plus haute conscience de ce que c’est d’être Juif, et que les actes d’une puissance occupante au dehors, faisant régner l’apartheid au-dedans, ne sauraient y entrer à aucun titre. « Pas en mon nom », voilà ce que clame le Juif critique qui va très bien et ne se déteste nullement – sauf peut-être dans le regard projectif de son opposant –, mais voudrait bien plutôt que le nom « Juif » soit à la hauteur de quelques commandements universels, pour pouvoir continuer de l’endosser, et cette fois sans réserve. »