Grammaire des civilisations

Fernand Braudel (1963)

 

Liberté individuelle


     "Une lettre de Descartes pose bien le problème. Si chacun, théoriquement, est libre et constitue une unité à soi seul, comment la société va-t-elle vivre, quelles règles suivra-t-elle, lui a demandé la princesse Elisabeth ? Et le philosophe répond le 15 septembre 1645 : "Bien que chacun de nous soit une personne séparée des autres et dont, par conséquent, les intérêts sont en quelque façon distincts de ceux du reste du monde, on doit toujours penser qu'on ne saurait subsister seul et qu'on est, en effet, l'une des parties de l'univers, et plus particulièrement encore, l'une des partie de cette terre, l'une des parties de cet Etat, de cette Société, de cette famille à laquelle on est joint par sa demeure, par son serment, par sa naissance. Il faut toujours préférer les intérêts du tout dont on fait partie, à ceux de sa personne en particulier".

Pendant tout le Moyen Age, le misérable, le vagabond, le fou avaient été protégés par ce droit à l'hospitalité et à la part du pauvre qu'on leur reconnaît au nom de Dieu, parce que le Christ a sanctifié la misère en prenant un jour l'habit du pauvre et que le pauvre peut toujours être un envoyé de Dieu.

Tout ce monde, protégé jusque-là par l'ombre de Dieu, va devenir, au XVIIe siècle, l'ennemi d'une société urbaine, capitaliste déjà, éprise d'ordre et de rendement et qui construit l'Etat dans cet esprit et à cet effet."

 

 

Capitalisme venu d'Europe

 

"Libérée des métropoles espagnoles et portugaises - et du même coup des marchands de Cadix et des marchands de Lisbonne - L'Amérique latine, après 1822 et 1823, sera exploitée systématiquement et sans vergogne par les capitalistes de toute l'Europe, et avant tout, ceux de Londres. Les nouveaux Etats indépendants étaient des clients bien trop naïfs pour les industriels ou les banquiers européens. C'est ainsi que Londres aura vendu au Mexique, en 1821, le matériel de guerre un peu démodé qui lui avait permis de triompher à Waterloo."

 

 XVIIe siècle, Victoire anglaise par peuplement


"Dès l'instant qu'il y avait sur ce continent un million d'Anglais, contre à peu près 70000 Français, la cause était entendue, même si la fortune des armes avait, à Québec, souri à Montcalm (1759). Bien avant Voltaire, la colonisation et surtout le peuplement n'était pas le souci essentiel du pouvoir [français]. A la crainte de la dépopulation de la France, mal fondée, s'ajoutaient les difficultés et soucis internes. Si bien que, compte tenu de l'importance respective des deux pays, il est parti d'Europe environ 30 Anglais pour 1 Français. Etrange disproportion des causes et des effets : si la langue anglaise et la culture qui l'accompagne dominent le monde aujourd'hui, c'est parce que quelques bateaux ont, tous les ans, transportés d'infimes contingents de personnes, au reste en majorité illettrées." (Alfred Sauvy)