Fabricants d'intox

Christian Harbulot (2016)

 

 

Atlantisme

 

« Au cours du XXe siècle, le rôle clé joué par les Etats-Unis au cours des deux guerres mondiales a bloqué toute possibilité de réflexion sur le sujet. A l’Ouest, il était perçu comme le sauveur de la démocratie. La dénonciation de l’impérialisme américain fut assimilée à de la propagande communiste et ne vint pas entamer l’image des Etats-Unis comme puissance ayant pour vocation de défendre l’idéal démocratique.

 

Les contradictions intérieures (chasse aux sorcières durant la période du maccarthysme, ségrégation raciale envers les anciens esclaves noirs) et les actions contestables à l’extérieur (coup d’Etat fomenté contre Mossadegh en Iran) ne remirent pas en cause le statut des Etats-Unis en tant que promoteur de la démocratie aussi bien dans le monde académique et que dans la plupart des médias occidentaux. »

 

 

 

Guerre économique

 

« La France est souvent montré du doigt aux Etats-Unis sur des questions morales dans la compétition économique. Deux affaires symbolisent cette tendance au french bashing : le débat soulevé par l’implication de Keolis america (filiale de la SNCF) dans un appel d’offres sur une ligne ferroviaire et le débat hexagonal sur le projet de loi Florange sur les OPA.

 

Dans la première histoire, la SNCF a été accusée par deux élus démocrates de l’Etat du Maryland d’avoir collaboré avec l’Allemagne nazie en transportant des déportés vers les camps de la mort. Ces parlementaires exigèrent de la SNCF qu’elle indemnise les familles de déportés. Ils légitimaient leur approche par l’initiative d’un ancien déporté d’Auschwitz, auteur d’une pétition qui a récolté plusieurs dizaines de milliers de signatures. Cette attaque informationnelle s’est ajoutée à d’autres qui ont déjà fait perdre à la SNCF des contrats comme la construction d’une ligne grande vitesse entre les villes d’Orlando et Tampa. Ce genre de polémique n’est pas à sens unique. Les compagnies de chemin de fer américaines ont joué au cours du XIXe siècle un rôle important dans la conquête de l’Ouest américain marqué par l’extermination des tribus indiennes. A partir du moment où des élus américains réclament l’indemnisation des déportés, il serait équitable de réclamer l’indemnisation des familles indiennes déportées dans le cadre de l’expansion territoriales des Etats-Unis d’Amérique sur le continent nord-américain. La timidité de la partie française sur ce dossier est pour le moins significative de notre incapacité à mener des guerres de l’information sous-jacentes aux affrontements économiques.

 

La seconde affaire éclaire de manière encore plus didactique notre incapacité à rééquilibrer les termes d’un rapport de force qu’une polémique interne rend défavorable. Le débat lancé à propos du projet de loi Florange sur les OPA a donné lieu à une levée de boucliers contre cette démarche gouvernementale qui a été qualifiée par des juristes français de mesure protectionniste rétrograde pouvant nuire potentiellement à l’attractivité de la France. Comment expliquer dans ce cas qu’a contrario, le dispositif législatif américain sur les OPA soit très défensif et plus protectionniste que le nôtre. Les juristes français qui ont protesté contre le projet de loi Florange appartiennent souvent à des cabinets anglo-saxons qui ont pris 80% des parts du marché du droit des affaires. Ces derniers se gardent bien d’initier un tel débat dans le pays d’origine de ces cabinets. Le débat est donc biaisé par cette manière très hypocrite de dénoncer le réflexe de patriotisme économique dans le contexte français et d’omettre la législation beaucoup plus sévère dans le contexte nord-américain. »

 

 

DAECH et les Etats-Unis

 

« En mai 2015, un groupe conservateur américain a obtenu la déclassification d’un rapport de la Defense Intelligence Agency à la suite d’un procès intenté à l’administration fédérale. Il est précisé dans ce document daté d’août 2012, que les Etats-Unis et leurs alliés opposés au régime syrien auraient intérêt à voir apparaître un Etat islamiste de tendance salafiste dans une partie de la Syrie, afin d’accentuer la déstabilisation de Bachar El Assad. Cette révélation met un peu plus en lumière la petite phrase du général Vincent Desportes. L’ancien directeur de l’Ecole de guerre avait déclaré le 17 décembre 2014 lors d’une audition devant une commission parlementaire française, que les Etats-Unis avaient joué un rôle actif dans la montée en puissance de Daech. On peut recouper cette analyse avec les propos du général Wesley Clark émis le 17 février 2015 lors d’un entretien avec CNN : « L’Etat Islamique s’est développé grâce aux financements de la part de nos amis et alliés… afin de lutter à mort contre le Hezbollah. » Sans préciser quels étaient ces amis et alliés, il expliqua au journaliste de CNN que Daech s’est transformé en un « monstre de Frankenstein ».

 

Un expert avisé du monde américain, Philippe grasset, animateur du site Dedefensa.org, confirme cette hypothèse en pointant la déclaration du général américain Michael T. Flynn diffusée le 31 juillet 2015 par la chaïne de télévision Al-Jazeera :

 

            « Poussé dans ses retranchements par le journaliste Mehdi Hasan, le général Flynn a avoué un fait aussi alarmant que scandaleux : en 2012, alors que son agence alertait l’Administration Obama de la possible émergence d’un « Etat Islamique » entre l’Irak et la Syrie, la Maison Blanche a délibérément choisi de soutenir clandestinement des réseaux djihadistes combattant le régime de Bachar et-Assad ; selon Michael Flynn, cette politique a favorisé l’émergence de l’organisation Daech… contre laquelle les Etats-Unis dirigent actuellement une coalition multinationale à l’efficacité pour le moins discutable. »

 

Mise à nue par certains de ses protagonistes, l’intox américaine au Moyen Orient fonctionne encore en surface dans les médias occidentaux. Mais son efficacité est relative et les voix commencent à s’élever notamment en Europe pour dénoncer l’absurdité de cette politique. Le cercle fut bouclé par le général US David Petraeus lorsqu’il proposa en septembre 2015 sur la chaîne de télévision CNN de récupérer les membres d’Al-Qaïda qui accepteraient de quitter leur mouvance en Syrie pour combattre l’Etat islamique. Les Etats-Unis sont coutumiers de ce genre de transgression des règles morales. En octobre 2014, le New York Times a rendu publiques des archives déclassifiées de la seconde guerre mondiale. Les services américains avaient recruté un millier de cadre du régime nazi pour tirer profit de leur expérience dans leur combat contre le communisme. Certains d’entre eux avaient commis des crimes contre l’humanité. Parmi ces recrues figuraient des criminels de masse tels que Klaus Barbie, l’homme qui a torturé Jean Moulin ou l’officier SS Otto von Bolschwing, ancien conseiller d’Adolf Eichmann, architecte de la « solution finale ». Utiliser de tels individus pour défendre les idéaux de la démocratie était une curieuse manière de transformer ses propres ennemis en futur amis contre ses nouveaux ennemis.

 

Un tel comportement cynique contredit les fondements du discours américain initié aux lendemains de la guerre froide. Auditionné par le Committee on Foreign Relations du Senat en février 1992, le secrétaire d’Etat de George Bush, James Baker, donna aux sénateurs la feuille de route qu’il comptait suivre en matière de l’engagement des Etats-Unis après l’effondrement de l’URSS. Il rappelait le rôle de guide que devait jouer son pays. Les Etats-Unis, présentés comme la plus grande démocratie du monde, tiraient une telle légitimité des conflits idéologiques du XXe siècle.

 

L’engagement américain en Afghanistan et en Irak a révélé des failles dans l’application des principes démocratiques américains à l’extérieur des Etats-Unis. La campagne orchestrée pour faire croire à l’existence des armes de destruction massive fut un modèle du genre. Ce ne fut pas la seule affaire d’intox. Entre 2002 et 2008, le département de la Défense a infiltré 75 gradés de l’armée à la retraite dans un grand nombre de chaînes de télévision américaines (CNN, NBC, CBS, ABC et Fox News). L’initiateur de ce programme d’intoxication était l’ancien secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld. Un nombre important de ces anciens militaires était lié aux milieux néoconservateurs américains. Selon le New York Times, les taupes avaient aussi droit à des « escortes militaires en tenue de cérémonie jusque dans la salle de conférences privée de Rumsfeld, à la sollicitation des conseillers, aux petites notes de remerciement chaleureuses et personnalisées signées de la mai de Rumsfeld et à des rappels constants de leur devoir envers le pays ».

 

Le mécanisme de tromperie était simple : les anciens militaires infiltrés dans les médias remontaient des informations censées émaner de personnalités haut placées au Pentagone. Ils les mettaient ensuite en valeur en jouant sur le caractère d’actualité. Les comptes rendus d’entretien étaient un mélange de vraies et de fausses informations pour valoriser la politique de Georges W. Bush concernant la guerre contre le terrorisme. Cette intox ne servait  pas que la cause de la Maison Blanche, une partie de ces anciens militaires travaillaient pour des entreprises du complexe militaro-industriel.

 

Ce lien permettait au chef d’orchestre de cette opération d’exercer une pression si les infiltrés ne remplissaient pas la mission qui leur était assignée. Dans ce cas, ils étaient mis sur une liste noire dans leurs milieux professionnels. Le scandale a été relativement bien géré par les autorités. Un seul journal télévisé de la chaîne PBS relaya l’information du dossier réalisé par le New York Times. Ne pouvant réfuter les dires du New York Times, le Pentagone reconnu très vite qu’il était à l’origine d’une campagne de manipulation de l’opinion publique. »