Exterminez toutes ces brutes

Sven Lindqvist

 

Les Aborigènes

 

"La Tasmanie est une île de la taille de l'Irlande et se trouve au sud-est du continent australien. Les premiers colons (vingt-quatre prisonniers, huit soldats et une douzaine de volontaires, dont six femmes) débarquèrent en 1803. Le premier massacre d'indigènes, le "massacre de Risdon", eut lieu l'année suivante. Les "Bushrangers", des prisonniers évadés, eurent le droit de chasser les kangourous et les indigènes. Ils prirent les femmes de ces derniers, donnèrent leurs cadavres aux chiens ou les brûlèrent vifs.

Un nommé Carrots devint célèbre pour avoir assassiné un Tasmanien, il força ensuite l'épouse de celui-ci à porter la tête de son époux accroché à son cou. Il n'était pas nécessaire de traiter les indigènes comme des êtres humains, ce n'étaient que des "brutes".

Dans les années 1820, l'immigration blanche augmenta, et par là la pression sur les moyens de subsistance des indigènes. Comme ils mouraient de faim, ils commencèrent à voler les Blancs, qui installèrent des pièges et leur tirèrent dessus. Les Tasmaniens répliquèrent en attaquant des colons isolés. Leur chef fut capturé et exécuté pour meurtre en 1825.

La Van Diemens Land Compagny extermina les kangourous et éleva des moutons sur un demi-million d'acres. La population blanche doubla tous les cinq ans. La presse locale demanda de plus en plus bruyamment que les autorités "déplacent" les indigènes. Sinon, il n'y avait qu'à les chasser comme des bêtes fauves et les détruire.

Ce fut ce qui arriva. En 1827, The Times rapporta que soixante Tasmaniens avaient été tués, en représailles du meurtre d'un colon ; dans un autre cas, ce furent soixante-dix Tasmaniens qui perdirent la vie. La violence augmenta jusqu'au point où les colons tirèrent aussi les femmes et les enfants de leurs trous, leur "fracassant le crâne".

En 1829, le gouvernement décida de concentrer les indigènes dans une région stérile de la côte ouest. Des prisonniers furent envoyés les chasser, et recevaient cinq livres pour chaque indigène qu'ils ramenaient au camp de rassemblement. On estime qu'il y avait neuf Tasmaniens morts pour un qui arrivait vivant. La "guerre noire" continua.

En 1830, cinq mille soldats furent mobilisés pour refouler les indigènes sur une petite pointe du sud-est. L'opération coûta 30000 livres. Durant plusieurs semaines, une chaîne d'hommes, espacés de 45 m, traversa toute l'île. Une fois arrivés, ils n'avaient pas capturé un seul indigène. Il s'avéra ultérieurement qu'il est restait trois cent.

Un maçon methodiste, G. A. Robison, voulu les sauver. Il se rendit sans arme dans le bush, échappa de peu à la mort, et sauva une indigène nommée Truganina. Avec elle, il parvint à convaincre deux cent Tasmaniens de les accompagner à l'abri, sur flinder's island, où personne ne devait les chasser.

Telle était la situation quand Darwin arriva en tasmanie. le 5 février 1836, il écrivit dans son journal : "j'avoue que tous ces maux et toutes leurs conséquences ont été probablement causés par l'infâme conduite de quelques-uns de nos compatriotes."

Robison essaya de civiliser ses protégés en introduisant l'économie de marché et le christianisme sur Flinder's Island. Bientôt, il put faire part de progrès exceptionnels. Les Tasmaniens avaient commencé à travailler, acheté des vêtements et mangeaient avec des couteaux et des fourchettes. Les orgies nocturnes avaient cédé la place à des cantiques. La connaissance des commandements avançaient à pas de géants. Il n'y avait qu'un inconvénient : ils tombaient comme des mouches.

Six mois plus tard, la moitié était mort. Quand cette moitié fut à son tour réduite de moitié, les quarante-cinq survivants quittèrent l'île et s'installèrent dans un taudis à l'extérieur de la capitale, Hobart town, où ils sombrèrent rapidement dans l'alcoolisme et moururent.

Lorsque De l'origine des espèces [livre sur l'évolution de Darwin] parut en 1859, il ne restait que 9 Tasmaniennes, toutes trop âgées pour avoir des enfants. Le dernier tasmanien, William Ianney, mourut en 1869.  Son crâne fut dérobé avant même son enterrement, son cadavre fut déterré et les restes de son squelette furent dérobés. La dernière Tasmanienne fut Truganina, la femme qui avait sauvé la vie de Robinson. Elle mourut en 1876, quelques années après que Darwin eut publié De la descendance de l'homme. Son squelette est conservé au Tasmanian Museum, à Hobart."

 

 

Congo

 

     "En 1887, le chirurgien écossais J. B. Dunlop avait eu l'idée de doter le vélo de son jeune fils d'un boyau en caoutchouc gonflable. Le pneu de bicyclette fut breveté en 1888. Durant les années suivantes, la demande de caoutchouc fut multipliée. C'était là l'explication des méthodes de plus en plus brutales utilisées par le régime au Congo.

Le 29 septembre 1891, Léopold II, le noble ami de l'humanité, promulgua un décret qui donnait à ses représentants au Congo le monopole du "commerce" du caoutchouc et de l'ivoire. En même temps, les indigènes se voyaient obligés de fournir tant du caoutchouc que du travail, ce qui, en pratique, rendait tout commerce superflu.

Les représentants de Léopold réquisitionnèrent purement et simplement le travail, le caoutchouc et l'ivoire des indigènes sans les payer. Ceux qui refusèrent eurent leurs villages brûlés, leur enfants tués, leurs mains tranchées.

Ces méthodes menèrent tout d'abord à une hausse spectaculaire de la rentabilité. Les profits furent utilisés, entre autres, pour la construction de quelques-uns des monuments hideux qui défigurent encore Bruxelles : les arcades du Cinquantenaire, le palais de Laeken, le château d'Ardennes. Bien peu se souviennent aujourd'hui combien de mains tranchées ils ont coûté."

 

 

Indiens d'Amérique

 

     "Environ cinq millions de la population indigène d'Amérique vivaient dans les actuels Etats-Unis. Au début du XIXème siècle, il en restait un demi-million. A l'époque de Wounded Knee, en 1891 (le dernier grand massacre d'indiens aux Etats-Unis), la population indigène était à son niveau le plus bas : un quart de million, ou 5% du nombre originel d'Indiens.

Le fait que les Indiens aient été éliminés durant l'occupation espagnole fut expliqué dans le monde anglo-saxon par la cruauté et le caractère sanguinaire notoires des Espagnols. Lorsque le même phénomène se produisit comme résultat de l'occupation anglo-saxonne de l'Amérique du Nord, cela demanda d'autres explications. Tout d'abord, on crut à une intervention divine.

"Là où les Anglais vinrent s'établir, une Main Divine leur fit de la place en supprimant ou en fauchant les Indiens, soit par des guerres intestines entre les tribus, soit par quelque maladie mortelle", écrivit Daniel Denton en 1670.

Durant le XIXème siècle, les explications religieuses devinrent biologiques. Les populations exterminées étaient des gens de couleur, les exterminateurs, des Blancs. Il sembla évident qu'une loi naturelle raciale était à l'oeuvre et que l'extermination des non-Européens constituait simplement une étape dans le développement naturel du monde."