Essais

Michel Drac

 

Du pouvoir du Sang au pouvoir de l'Argent 

 

"Au terme de cette longue évolution, disons à partir de la révolution anglaise du XVIIe siècle, l'Europe fut principalement bourgeoise, et donc elle sélectionna ses élites par l'argent. Historiquement, le mécanisme est limpide. Une aristocratie du sang se transforme progressivement en méritocratie hermétique, donc elle structure un système de castes, d'où sa fermeture à la classe moyenne.

Cette classe moyenne, empêchée d'accéder au cursus des dominants, se rattrape par le commerce et l'usure, finit par s'approprier l'essentiel du Capital et force les portes de l'Etat au nom du pouvoir de l'argent. C'est par ce processus qu'à Rome, la classe des chevaliers finit par triompher des grandes familles patriciennes, et c'est par ce processus encore que la bourgeoisie triomphante imposa le pouvoir capitaliste en Europe occidentale, quinze siècles plus tard. Et derrière cette histoire visible, il en est une autre, plus difficile à déceler : l'effacement du Sang devant le pouvoir du Capital, comme marqueur de la filiation symbolique des dominants.

Le poids de l'argent, dans une société devenue individualiste, s'est toujours avéré décisif."

 

 

Souveraineté de l'âme

 

« Toute la seconde histoire de notre pays, une fois la mission de la France établie, s’organisa donc autour d’une longue lutte toujours recommencée entre les oligarchies prédatrices et l’aspiration du peuple à la souveraineté vrai, c’est-à-dire à la souveraineté de l’âme sur elle-même.

 

Tout d’abord, les oligarchies furent surtout en guerre contre elles-mêmes. La dispute opposa en premier lieu des lignées à d’autres lignées –la guerre de Cent Ans ne fut une guerre franco-anglaise que si on la regarde de notre point de vue de contemporain ; pour les hommes d’alors, cette guerre-là opposait des rois de France londoniens à des rois de France parisiens. Plus tard, la querelle opposa des intérêts régionaux à d’autres intérêts régionaux –le duel entre les Bourguignons et les Armagnacs renvoyait, en arrière-plan, à l’hésitation séculaire de la France entre ses origines latines et germaniques. Il arriva aussi que la querelle recoupe un affrontement de classes, comme par exemple en 1789, mais aussi déjà lors de la rébellion d’Etienne Marcel, au XIVe siècle, ou encore lorsque la noblesse de robe prit l’ascendant sur la noblesse d’épée. »

 

 

 

La patrie

 

« La grande guerre a tué cet esprit salvateur en nos peuples exténués, voilà l’origine historique de notre abdication. Lorsqu’ils revinrent de l’épouvantable tuerie, nos ancêtres firent le bilan. Ils s’aperçurent qu’en somme, ils s’étaient fait tuer par millions pour réserver non leur patrie, mais plutôt les bénéfices de leurs exploiteurs. Paysans catholiques enterrés vivants pour défendre la République irréligieuse ; ouvriers socialistes mitraillés dans les barbelés pour que tournent les usines de leurs patrons ; tous pauvres ou demis pauvres, morts pour les riches et leurs richesses. La confiscation de la patrie par la bourgeoisie avait rendu absurde le patriotisme, sans lequel il n’est pas de fierté vraie pour les humbles. Et sans patrie, sans fierté, la liberté n’est plus qu’un fardeau. »