Du témoignage

Jean Norton Cru (1930)

 

Glorification de la guerre

 

"L'Homme s'est toujours glorifié de faire la guerre, il a embelli l'acte de la bataille, il a dépeint avec magnificence les charges des cavaliers, les corps à corps des soldats à pied ; il a attribué au combattant des sentiments surhumains : le courage bouillant, l'ardeur pour la lutte, l'impatience d'en venir aux mains, le mépris de la blessure et de la mort, le sacrifice joyeux de sa vie, l'amour de la gloire. Les siècles, les millénaires ont ancré la réalité de cette conception dans l'esprit des citoyens qui n'ont pas combattu."

 

"L'homme n'arrive à faire la guerre que par un miracle de persuasion et de tromperie accompli en temps de paix sur les futurs combattants par la fausse littérature, la fausse histoire, la fausse psychologie de guerre ; que si on savait ce que le soldat apprend à son baptême du feu, personne ne consentirait à accepter la solution par les armes. Car s'il se trouve des citoyens abusés d'un dogme néfaste, la guerre nécessaire, si vis pacem para bellum, c'est uniquement grâce à l'emprise traditionnelle du corps de légendes."

 

Le poilu

"Quoi qu'il en soit de ce prétendu goût de risquer sa vie, le danger à la guerre prend une tout autre figure que dans les luttes individuelles. Le risque demeure tout entier dans les mains de la fatalité et le combattant ne peut protéger son corps ni par son courage, ni par sa force, ni par son adresse, ni par son moral, car on n'exerce pas son ascendant sur l'obus qui vient. Le poilu se voit victime impuissante et il éprouve l'intolérable angoisse d'attendre le coup fatal du destin aveugle. Il envie le sort des deux buffles affrontés dans la savane, car le plus faible lie les cornes qui le menacent, il peut esquiver les coups et même s'échapper ; il envie les champions d'un duel ou d'une rixe qui tiennent leur vie dans leurs mains et dont tous les efforts n'ont d'autres buts que de la protéger. Les efforts demandés au pauvre poilu n'ont rien à faire avec la protection de sa vie, et s'il a horreur de sa tâche c'est que le contraire serait absurde. Seuls l'aviateur et le patrouilleur isolé ont parfois les privilèges du combat singulier, mais ces cas sont bien plus rares que l'anecdote ne l'a fait croire."

 

 

Légende de guerre : les flots de sang

 "Les cadavres étant dispersés, le sang l'est aussi. J'ajoute que j'ai vu un peu de sang à Verdun. Beaucoup de cadavres n'en offrent pas de trace, à moins qu'on ne les soulève : la terre, le gazon absorbent le sang sous le corps. Certaines blessures causent la mort sans couper de gros vaisseaux. Il y a des hémorragies internes. Sous un bombardement meurtrier, les obus sèment de la terre dans les tranchées sur les rares flaques de sang comme on sable les arènes. Ceux qui abusent des flots de sang sont donc des narrateurs infidèles qui s'inspirent de la tradition poétique et non de leur expérience."