De la guerre comme politique étrangère des Etats-Unis

Noam Chomsky

 

Irak

 

      "Les Irakiens savent pertinemment que l'Irak a été créé par les Britanniques et que le tracé de ses frontières visait à garantir que la Grande-Bretagne (et non la Turquie) contrôlerait le pétrole du nord de l'Irak. Pour assurer la dépendance du pays, l'accès à la mer devait être bloqué efficacement grâce à la création de la principauté du Koweït administrée par les Anglais. On accorda à l'Irak l'indépendance, une constitution, etc. Mais les Irakiens n'eurent pas à attendre que les documents secrets soient rendus publics pour comprendre que les Britanniques imposaient en Irak, comme ailleurs, un régime arabe de façade, leur permettant d'exercer le pouvoir sous couvert de divers "fictions constitutionnelles"."

 

 

   "Au cours d'un débat télévisé organisée dans le but de justifier le plan d'attaque contre l'Irak, les responsables gouvernementaux, Albright et Cohen, n'ont cessé de rappeler la dernière atrocité irakienne en date : Saddam s'était rendu coupable d'"utiliser un armement de destruction massive contre ses voisins et son propre peuple". Il s'agit là manifestement de son crime le plus abominable. "Il nous faut absolument insister sur le fait que les Etats-Unis et le monde civilisé ne peuvent traiter avec un homme capable d'utiliser des armes de destruction massive sur son propre peuple, sans parler de ses voisins", déclarait Madeleine Albright en répondant avec indignation à un intervenant qui l'interrogeait sur le soutien américain à Suharto. Peu après, le sénateur Lott accusait Kofi Annan de cultiver des "relations personnelles avec un massacreur" et reprochait à l'administration de continuer à faire confiance à un individu capable de tomber aussi bas. Propos singulièrement éclairants. Mis à part le fait que Cohen et Albright ne répondent pas à la question posée, ils oublient simplement de mentionner -et les commentateurs ont été assez gentils pour ne pas leur en parler- que les faits qu'ils semblent trouver désormais abominables n'avaient pas suffi auparavant à faire de l'Irak "un Etat voyou". Quant à Lott, il se garde bien de rappeler que ses héros préférés, Reagan et Bush, entretenaient des relations exceptionnellement chaleureuses avec le "massacreur". De fait, personne ne fit de discours passionné en faveur d'une attaque militaire après que Saddam eut gazé des Kurdes à Halabja en 1988. Bien au contraire, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne confirmèrent leur soutien au massacreur considéré alors comme "notre genre de type"."

 

 

  "Une équipe d'investigation, envoyée en 1988 par la commission sénatoriale des relations extérieures, découvrit des "preuves confondantes de l'usage intensif d'armes chimiques contre les populations civiles". Elle dénonçait le fait que, l'Occident ayant accepté de voir l'Irak utiliser de telles armes contre l'Iran, Saddam s'était cru autorisé également -à juste titre- à en user contre son propre peuple en toute impunité, contre les kurdes, plus exactement, qui ne sont certes pas le "peuple" de cette brute. Le président de cette commission, Claiborne Pell, rappelait le Décret sur la prévention des génocides de 1988, qui assimile le silence "quand des gens sont gazés" au crime de "complicité". Un peu comme lorsque "le monde se taisait quand Hitler entamait une politique qui devait mener à la quasi-élimination de tous les juifs d'Europe". Il ajoutait : Nous ne pouvons pas rester à nouveau silencieux devant un tel génocide." L'administration Reagan s'opposa catégoriquement à des sanctions et fit en sorte que l'affaire ne s'ébruite pas tout en accroissant son aide au "massacreur". [...]

En Janvier 1991, tandis que grondaient les tambours de guerre, la Commission internationale des juristes faisait remarquer à la Commission onusienne des Droits de l'homme qu'"après s'être rendu coupable des plus flagrants abus sur sa propre population sans essuyer le moindre reproche de la part des nations unies, l'Irak avait dû en conclure qu'il pouvait faire ce qu'il lui plaisait". Dans ce contexte, "Nations unies" signifie tout particulièrement Etats-Unis et Grande-Bretagne. [...]

Le soutien de Washington à Saddam atteignit de tels extrêmes qu'on fut prêt à passer l'éponge sur l'attaque de la frégate américaine Sark par l'aviation irakienne, causant la mort de 37 membres d'équipages, un privilège dont seul Israël avait joui jusqu'alors (dans l'affaire de l'USS Liberty). Ce fut le soutien déterminant de Washington à Saddam (bien après les crimes qui choquent le Congrès) qui conduisit à la capitulation de l'Iran devant "Bagdad et Washington", selon la conclusion à laquelle est arrivé Dilip Hiro dans son histoire de la guerre Iran-Irak. [...]

Saddam fut également appelé à rendre les services habituellement attendus d'un Etat client :"par exemple l'entraînement de plusieurs centaines de Libyens expédiés en Irak par Washington dans le but de renverser le régime de Kadhafi, comme l'a révélé un ancien conseiller de Reagan à la Maison-Blanche, Howard Teicher".

 

 

  "Tout comme on pouvait s'y attendre la guerre [la deuxième guerre du Golfe en 2003]  a accru la menace terroriste. Les spécialistes du Moyen-orient qui prennent le pouls du monde musulman ont été sidérés par la recrudescence d'un "islam jihadiste" qui était en déclin. Le recrutement des réseaux d'Al-Qaida a augmenté. L'Irak, qui n'avait auparavant aucun lien avec le terrorisme, est devenu selon Jessica Stern (spécialiste du terrorisme et enseignante à Harvard), un "havre pour les terroristes", subissant son premier attentat suicide depuis le XIIIème siècle. En 2003, les attentats suicides dans le monde atteignirent leur record historique."

 

Syrie

 

  "Bush a imposé de nouvelles sanctions contre la Syrie, mettant en application le Syria Accuntability Act voté par le Congrès le 12 décembre 2003. Cette loi équivaut à une déclaration de guerre contre la Syrie au cas où elle s'aviserait de désobéir aux Américains. La Syrie se trouve sur la liste officielle des Etats qui soutiennent et financent le terrorisme. Pourtant la CIA reconnait qu'il n'y a pas trace d'implication de ce pays depuis de nombreuses années et qu'il s'est montré très coopératif dans la lutte contre le terrorisme, notamment en fournissant à Washington des informations importantes sur Al-Qaida et d'autres groupes islamistes radicaux. Le sérieux de la préoccupation de Washington concernant les liens de la Syrie avec le terrorisme fut démenti il y a dix ans par Clinton lui-même. Il proposa de rayer la Syrie de la liste des Etats soutenant le terrorisme si elle acceptait les termes de l'accord de paix proposé par Israël et les Etats-Unis. Comme la Syrie insista malgré tout pour récupérer ses territoires conquis par Israël, elle demeura sur la fameuse liste. Si cela n'avait pas été le cas, la Syrie aurait été le premier précédent depuis l'Irak en 1982, sorti de la liste à l'initiative des actuels responsables en poste à Washington, alors dans leur phase reaganienne, lesquels purent aussi abreuver Saddam Hussein d'une aide cruciale alors qu'il commettait ses pires atrocités. [...]

Comme le note Steven Zunes, spécialiste des relations internationales, le Syria Accounting Act de décembre 2003 nous en dit en fait encore plus sur les priorités nationales et les doctrines dominantes dans les milieux intellectuels et moraux du pays. Ce décret invoque la résolution 520 du conseil de sécurité des Nations unies, qui exige le respect de l'intégralité territoriale et de la souveraineté du Liban. La Syrie y maintient toujours des troupes, dont le déploiement avait été bien accueilli en 1976 par les Etats-Unis et Israël à une époque où il s'agissait de massacrer les Palestiniens. Ce qui a échappé aux parlementaires et aux commentateurs, c'est que la résolution 520, votée en 1982, visait explicitement Israël et non la Syrie. Et que, depuis vingt-deux ans qu'Israël viole cette résolution et d'autres adoptées par le conseil de sécurité au sujet du Liban, il n'y a jamais eu d'appel à des sanctions ou à une réduction de l'aide économique et militaire, considérable et inconditionnelle, accordée à Israël. Ce silence est partagé, depuis vingt-deux ans rappelons-le, par ceux-là même qui vienne de voter le Syria Accountability Act, condamnant la Syrie pour violation de la résolution des Nations unies qui ordonne à Israël d'évacuer le Liban. Pour Zunes, il y a donc un principe tout à fait clair : " La souveraineté libanaise doit être défendue lorsque l'occupant est un Etat auquel les Etats-Unis sont hostiles mais elle ne compte plus dès lors que l'occupant est un allié."

 

 

Les armes de destruction massive

 

"Lorsque 10 mois après Halabja [Gazage de Kurdes par le régime de Saddam Hussein, 1988], Charles Glass, le correspondant d'ABC TV, découvrit le site d'une des usines d'armement biologique de Saddam, le Département d'Etat [américain] nia les faits et on n'en parla plus. Glass a fait remarquer depuis que le Département l'Etat "produit aujourd'hui des rapports sur ce même site". Les deux garants de l'ordre international avaient à l'époque, avec pas mal d'autres, participé à rendre possible quelques atrocités -comme l'usage du cyanure, de gaz neurotoxiques et autres armes barbares- en fournissant à Saddam des renseignements, des technologies et du matériel. Selon Bill Blums, la Commission bancaire du Sénat annonçait en 1994 que le département au Commerce américain avait identifié pour les années précédant la guerre des livraisons de "matériels biologiques" identiques à ceux que les inspecteurs de Nations unies ont découverts et détruits par la suite. Ces livraisons se poursuivirent au moins jusqu'en novembre 1989. Un mois plus tard, Bush autorisa de nouveaux prêts au profit de son ami Saddam dans l'"objectif d'accroître les exportations américaines et de nous mettre en position de discuter avec l'Irak sur son comportement humanitaire", comme le déclara, sans honte, le Département d'Etat sans soulever la moindre critique (ni le moindre commentaire d'ailleurs) de la part des principaux médias.

Une enquête officielle (le rapport Scott) révéla l'attitude du gouvernement britannique qui dut, finalement, admettre qu'il avait continué à autoriser certaines firmes anglaise à exporter vers l'Irak du matériel entrant dans la composition des armes biologiques bien après que le rapport Scott eut été publié (au moins jusqu'à décembre 1996). Le 28 février de la même année, le Times, dans un tour d'horizon des ventes occidentales de matériels susceptibles d'entrer dans la composition d'armes bactériologiques et autres armes de destruction massive, mentionne pour les années 1980, une livraison américaine ayant reçu l'accord du gouvernement et comprenant des "agents pathogènes mortels" dont certains provenaient du centre militaire de recherche bactériologique de Fort Detrick. Il ne s'agit là, bien sûr, que de la partie émergée de l'iceberg."

 

 

  "En 1919, les britanniques utilisaient déjà des armes chimiques contre les Bolchéviques dans le nord de la Russie, et ce avec une grande réussite si l'on en croit le commandement britannique de l'époque. En tant que secrétaire d'Etat à la guerre en 1919, Winston Churchill se montrait très enthousiaste à l'idée d'"utiliser les gaz toxiques contre les tribus barbares" (les Kurdes et les Afghans) et autorisait les officiers de la Royal Air Force au Moyen-Orient à utiliser les armes chimiques "contre les Arabes récalcitrant en guise d'expérimentation". Il rejetait aussi toutes les objections de l'administration anglaise en Inde comme "déraisonnables" et déplorait toute "sensiblerie à propos de l'usage des gaz toxiques". "on ne peut en aucun cas accepter qu'on n'utilise pas toutes les armes disponibles pour parvenir à faire cesser rapidement les désordres qui règnent à nos frontières", expliquait-il. Les armes chimiques ne sont après tout que " l'application de la science occidentale à la guerre moderne".

L'administration Kennedy fut la première à user massivement des armes chimiques contre les populations civiles, lors de son agression contre le Sud-Vietnam en 1961-1962. [..] Il existe aussi des preuves substantielles de l'usage d'armes biologique contre Cuba, simple indice de la terreur continuelle que font peser les Etats-Unis sur ce pays."

 

 

La guerre froide

 

"Pendant des années, l'agression contre Cuba fut justifiée par la guerre froide. Cuba est un des tentacules de l'empire du Mal, et ce tentacule menace de nous étrangler. Absurdité complète, et ce depuis le début. La décision formelle de renverser le gouvernement cubain fut prise, secrètement, en mars 1960, alors qu'il n'existait pas encore de relation significative en Cuba et l'URSS. En outre, après la fin de la guerre froide, l'agression contre Cuba s'est intensifiée. Ces seuls faits suffisent à discréditer tout recours à l'argument de la guerre froide. [...]

Dès le début de l'administration Kennedy, la première décision qui fut prise était d'intensifier l'agression contre Cuba. Le président Kennedy avait mis sur pied une cellule latino-américaine chargée d'étudier la situation dans cette région du globe. Son rapport fut présenté au président par l'historien Arthur Schlesinger. On y parlait bien entendu de Cuba en insistant sur la menace que cette dernière faisait peser sur les Etats-Unis. le danger, selon Schesinger, était de voir se "répandre l'idée castriste selon laquelle il fallait prendre en main ses propres affaires" ; problème crucial dans une région où les richesses sont fortement concentrées dans les mains de quelques-uns. "Les pauvres et les moins privilégiés, encouragés par l'exemple de la révolution cubaine, réclament la possibilité de mener une vie décente." Quelle menace ! Et cela demande évidemment qu'on s'en défende au plus vite; que l'on mène une politique de terreur ; que l'on impose un embargo ; que l'on envahisse ; etc.

Certes, il existait bien un élément concernant la guerre froide. Schlesinger ajoutait que la "Russie se [tenait] en coulisse, offrant des prêts au développement et l'exemple d'une industrialisation menée en une seule génération".

D'ailleurs, à bien y réfléchir, on a là une assez bonne explication de ce qu'a pu être la guerre froide depuis 1917. Ces modèles et cette volonté d'indépendance sont intolérables car ils mettent en péril le système mondial qui doit être organisé sur des bases toutes différentes.