De la Françafrique à la Mafiafrique

François-Xavier Verschave

 

Dette du Tiers-Monde

 

      "Il y a eu, à la fin des années 1970, ce qu'on a appelé "la dette du tiers monde". En fait, il y avait trop d'argent dans les caisses de l'Occident et des pays pétroliers ; il fallait le recycler. Donc, on a poussé ces pays à s'endetter. On leur a dit : "Tout ça, c'est cadeau ; on va vous faire une nouvelle forme d'aide publique au développement, on va vous prêter à 3, 2, voire même 0% et la différence avec le taux d'intérêt normal, on va compter ça comme de l'aide. Sauf que quand ces prêts sont en partie ou totalement détournés, quand ces prêts vont dans des comptes en Suisse ou dans des paradis fiscaux, comme c'est le cas le plus souvent, avec quoi va-t-on rembourser ? L'argent a disparu et on n'a rien produit avec... Le cas du Congo-Brazzaville est caricatural, c'est une espèce d'alchimie extraordinaire. Voilà un pays qui avait beaucoup de pétrole. Ce pétrole, on le pompe, on l'achète presque pour rien, on n'en déclare pas une partie. Et donc, peu à peu, ce pays perd son pétrole. Mais en même temps, la dictature au pouvoir et ses amis de la Françafrique ont de gros besoins d'argent. Donc, au bout d'un certain temps, on ne se contente plus de la production présente mais, avec l'aide d'un certain nombre de banques, on va se faire prêter sur gage  le pétrole qui sera produit dans deux ans, trois ans, dix ans... Résultat, ce pays finit par avoir une dette qui est égale à trois fois sa production totale annuelle. [...] Et puis, en plus, avec une partie de cet argent, on achète des armes pour armer les deux clans de la guerre civile, qui va détruire le pays dans les années 1990."

 

 

Pétrole

 

     "L'Angola, c'est l'Irak ou le Koweït de l'Afrique : un pays qui a des gisements pétroliers gigantesques au larges de ses côtes. Ce pays était en guerre civile depuis son indépendance en 1975. Lors du procès Elf, on a eu confirmation de ce que j'avais déjà écrit il y a plusieurs années : la France et Elf armaient les deux côtés de la guerre civile. Quand j'ai commencé à découvrir que la France finançait un côté d'une guerre civile, j'ai été scandalisé ; quand j'ai vu qu'elle en finançait deux, j'ai été encore plus étonné ; et quand j'ai vu que c'était systématique, je me suis dit : "Bon, c'est quelque chose qui effectivement défie l'entendement". Mais c'est comme ça qu'on traite les pays d'Afrique. C'est comme ça qu'on traite les pays du tiers-monde, et il faut oser regarder ça en face. Donc, en ce qui concerne l'Angola, la France finançait les deux côtés de la guerre civile, Monsieur Tarallo finançait le gouvernement tandis que monsieur Sirven finançait la rébellion Unita. Alors, évidemment, cette guerre civile pouvait durer longtemps. Et c'est toujours le même principe : on affaiblit un pays, ce qui réduit sa capacité de négocier la vente de son pétrole, etc.

Dans ce pays, il y a donc d'énormes gisements pétroliers, et là il faut se partager le gâteau. On fait ce qu'on appelle des consortiums, c'est à dire des camemberts. Dans un gisement classique, vous avez 42,5% pour TotalElf, et 42,5% pour une firme américaine ou britannique. Là, vous vous apercevez que le discours anti-américain de la Françafrique c'est vraiment du pipeau, parce que dès qu'il s'agit de choses sérieuses, on se réconcilie. Mais le plus intéressant, ce sont les 15% restants. Dans ces 15%, vous avez par exemple 10% pour une firme qui s'appelle Falcon Oil. Falcon Oil, c'est monsieur Falcone. Ce vendeur d'armes qui n'est pas plus pétrolier que vous et moi, a fondé une firme pétrolière. Où ça ? Aux Etats-Unis. Et ce proche de Pasqua, le pourfendeur des Américains, a aussi été le premier contributeur de la campagne de Bush, à égalité avec le PDG d'Enron. Donc, 10% du gisement pour un vendeur d'armes. Et 5% pour une firme de mercenaires... Vous voyez ainsi que dans l'exploitation des plus grands gisements de la planète sont inscrits, quasi génétiquement, la fourniture de 15% de biens et services de guerre : des armes et des mercenaires. Et vous vous étonnez après ça que la quasi-totalité des pays pétroliers africains soient plus ou moins constamment en guerre civile ? Il n'y a pas de quoi s'étonner : les armes et le pétrole, ça va en permanence ensemble."

 

 

Françafrique

 

     "Pourquoi ce choix de De Gaulle de sacrifier les indépendances africaines à l'indépendance de la France ? Il y a quatre raisons. La première, c'est le rang de la France à l'ONU avec un cortège d'Etats clients, qui votent à sa suite. La deuxième, c'est l'accès aux matières premières stratégiques (pétrole, uranium) ou juteuses (le bois, le cacao, etc.). La troisième c'est un financement d'une ampleur inouïe de la vie politique française, du parti gaulliste d'abord, et puis de l'ensemble des partis dits de gouvernement, à travers des prélèvements sur l'aide public au développement ou la vente des matières premières. Et puis, il y a une quatrième raison, que j'ai repérée un peu plus tardivement, mais qui est aussi très présente : c'est le rôle de la France comme sous-traitant des Etats-Unis dans la guerre froide, pour maintenir l'Afrique francophone dans la mouvance anticommuniste, contre l'Union Soviétique. Donc, pour ces quatre raisons, on met en place un système qui va nier les indépendances. Et c'est là que le peuple français a été roulé. Parce que, après la fin de la guerre d'Algérie, en 1962, quand on a demandé aux Français par référendum : "Est-ce que vous voulez tourner la page de la colonisation, tourner la page de plusieurs siècles de domination et de mépris de l'Afrique ?", les français ont voté oui à 80%. Cela voulait dire : "Oui, on a fait des saloperies mais il faut en finir ; on tourne la page et on veut traiter avec ces pays comme avec des pays indépendants". Or, vous allez voir, on a mis en place non seulement un système néocolonial mais une caricature du néocolonialisme.

Comment s'y est-on pris? Comment a-t-on construit cette face cachée de l'iceberg ? Premièrement Foccart a sélectionné un certain nombre de chefs d'Etat "amis de la France", qui sont en fait des "gouverneurs à la peau noire". Des gouverneurs à la peau noire c'est très pratique, parce qu'on a l'impression d'avoir des Etats indépendants, mais en fait ils ont des présidents français, ou tout comme. Un certain nombre d'entre eux ont la nationalité française et plusieurs, même, sont tout simplement des membres des services secrets français. Omar Bongo le reconnaît : il appartenait aux services secrets français. La manip' est assez formidable : on avait des gouverneurs à la peau blanche, ce qui est un petit peu gênant pour faire croire à des indépendances ; et puis là, on recrute des gouverneurs à la peau noire.

Comment fait-on pour recruter ces gouverneurs ? On a commencé par une violence extrême. Il y avait un mouvement indépendantiste exceptionnel au Cameroun, l'UPC, mené par un personnage de la dimension de Mandela, qui s'appelait Ruben Um Nyobé. Ce mouvement, qui avait la confiance des populations camerounaises, luttait pour l'indépendance. Il a été écrasé entre 1957 et 1970 dans un bain de sang digne de la guerre du Vietnam, qui a fait entre cent mille et quatre cent mille morts, une centaine d'Oradour-sur Glane... Cela ne figure dans aucun manuel d'Histoire. Moi-même, je ne l'ai découvert qu'il y a une dizaine d'années. On a fait l'équivalent de la guerre d'Algérie au Cameroun ; on a écrasé un peuple, détruit une partie de ce pays.

Et puis ensuite on a eu recours à l'assassinat politique. Il y avait des leaders élus, de vrais représentants de leur peuple, comme Sylvanus Olympio au Togo. Eh bien, quatre sergents chefs franco-togolais revenus de la guerre d'Algérie, après la guerre du Vietnam, ont fait un coup d'Etat avec l'appui de l'officier français qui était soi-disant chargé de la sécurité d'Olympio : ils ont assassinés ce président le 13 janvier 1963. Quarante ans plus tard, un de ces officiers, Etienne Gnassingbé Eyadéma, est toujours au pouvoir, avec un règne digne de Ceaucescu et un pays qui a sombré dans le chaos et la pauvreté. En Centrafrique, vous aviez un homme d'Etat très prometteur, Barthélémy Boganda : il est mort dans un accident d'avion extrêmement curieux.

Pour le reste, on a procédé à la fraude électorale de manière massive [...]. On a écarté des candidats qui représentaient vraiment l'opinion de ces pays en promouvant des gens tout à fait dévoués à la cause française. Un seul a résisté, Sékou Touré en Guinée. Mais il a subi en l'espace de deux ou trois ans tellement de tentatives de coup d'Etat et d'agressions de la part de Foccart qu'il a fin par imaginer de faux complots et par devenir paranoïaque. Vers la fin de sa vie, d'ailleurs, il s'est réconcilié avec Foccart.

Donc, à part la Guiné de Sékou Touré, l'ensemble des ex-colonies francophones ont été embarquées dans ce système, avec un certain nombre de chefs d'Etat auxquels on disait, en contrepartie de leur soumission : "Servez-vous dans les caisses publiques, confondez l'argent publique et l'argent privé, bâtissez-vous des fortunes." Un certain nombre ont pris ça au mot et ont constitué des fortunes égales à la dette extérieure de leur pays : Mobutu, Eyadéma, Moussa traoré, etc. Donc, "confondez l'argent public et l'argent privé, enrichissez-vous, mais laissez votre pays dans l'orbite française, laissez-nous continuer de prélever les matières premières à des prix défiants toute concurrence et de détourner une grande partie des flux financiers qui naissent de là."

 

 

Ex-URSS


     "Arcady Gaydamak est, avec son ami Khodorovsky, l'un des portiers du détournement, au début des années 1990, du stock de richesses de l'ex-URSS : en l'espace de trois ou quatre ans, avec la complicité du trader (courtier) Marc Rich et de la banque Paribas, une banque tout à fait honorable, on a bradé à 10% de leur valeur les immenses stocks stratégiques de l'ex-URSS (engrais, pétrole, diamants, aluminium, etc...), et constitué avec la différence, dans les paradis fiscaux, une somme au noir d'environ cinq cent milliards de dollars. C'est le trésor de guerre de ce que l'on appelle la mafia russe. C'est avec cela qu'a été racheté l'ensemble de l'économie russe, puis une partie de la côte d'Azur, et même la plus vieille banque américaine...Mais là, les Américains ont trouvé que cela allait trop loin et qu'ils n'avaient pas passé autant de temps à essayer de mettre à bas l'ex-URSS pour se faire prendre à revers par les joueurs d'échec de la mafia russe, en train de prendre pied dans l'économie américaine."