Démocratie Histoire d'un mot

Francis Dupuis-Déri (2013)

 

Le mot Démocratie

 

"L'analyse comparative dans le temps et l'espace nous permet de constater qu'aux Etats-Unis et en France, la notion de "démocratie" a connu une histoire similaire comptant quatre grandes étapes, malgré certains décalages dans le temps entre les deux pays :

-1 : Dénigrement : A l'aube de la modernité politique, les politiciens conservateurs et modérés évoquent la démocratie pour désigner et dénigrer les acteurs politiques plus radicaux accusés de faire la promotion du règne des pauvres, de l'irrationalité et du chaos (le démocrate, c'est l'autre).

-2 : Affirmation : En période de tensions politiques, certains acteurs et commentateurs politiques vont s'associer à la démocratie dans l'espoir d'indiquer clairement leur opposition au gouvernement en place et pour exprimer une critique de l'autoritarisme et un idéal plus égalitaire et participatif (le démocrate, c'est celui qui s'oppose au gouvernement, à l'Etat, et aux riches).

-3 : Détournement : Constatant la force d'attraction du nom, c'est-à-dire sa prétendue capacité à mobiliser la population, les commentateurs et acteurs politiques du centre et de droite vont à leur tour s'associer à la démocratie (le démocrate, c'est celui qui parle au nom du peuple).

-4 : Généralisation : Complétant le renversement de sens, la démocratie sera liée à tout ce qui est "bien", soit à "nous"."

 

 

 

Démocratie directe

 

"Bien sûr, le titre de citoyen était réservé à une petite minorité dans une cité comme Athènes [du VIe au IVe siècle av. J.C.], où les femmes, les esclaves et les étrangers n'avaient pas accès à l'agora (lieu de rassemblement des citoyens). Mais la démocratie directe se distinguait tout de même de la démocratie moderne, en cela que tous ceux qui pouvaient s'honorer de l'étiquette de citoyen avaient le droit d'entrer à l'agora pour participer aux délibérations, proposer des lois et voter.

Aujourd'hui, au contraire, un citoyen qui n'est pas élu ne pourra participer directement aux délibérations. Si, en démocratie directe, les portes de l'agora s'ouvrent devant chaque citoyen, les portes du parlement ne s'ouvrent que pour laisser entrer les citoyens élus. Quiconque n'est pas élu et ne travaille pas comme greffier ou ne participe pas à une visite guidée de la chambre des débats commet une infraction s'il y pénètre."

 

 

Elections et démocratie

 

"Comme le rappelle le politologue contemporain Bernard Manin, l'élection implique une attitude élitiste, puisqu'il est implicite que certains individus peuvent être considérés plus aptes que les autres à gouverner. En principe, c'est bien parce qu'ils sont considérés comme meilleurs en ce qui a trait à la politique que certains citoyens sont élus par leurs pairs pour gouverner la communauté. Les plus grands philosophes de l'Antiquité s'accordaient d'ailleurs pour associer le tirage au sort à la démocratie et l'élection à l'aristocratie. Platon affirme qu'en démocratie, "le plus souvent les charges publiques sont tirés au sort" ; Aristote explique quant à lui que " là où tous ceux qui sont désignés parmi tous le sont par élection, la situation est aristocratique" et qu'"il est considéré comme démocratique que les magistratures soient attribuées par le sort et comme oligarchique qu'elles soient électives". Dans la démocratie d'Athènes, les citoyens qui devaient occuper des postes officiels étaient généralement choisis par tirage au sort, car chaque citoyen se considérait vraiment l'égal de l'autre, tous étant capables d'exprimer une volonté politique."

 

 

Mandataires, pas députés

 

"Cette tension entre partisans de la démocratie et ceux de l'aristocratie élective s'exprime clairement lors du débat au sujet du mandat impératif. L'idée d'un mandat impératif avancée par les sections populaires prévoit que les élus restent sous le contrôle du corps électoral, qui peut les rappeler et les révoquer en tout temps. Les mandataires ne peuvent que porter le mandat qui leur a été attribué à l'assemblée des élus. Un mandataire n'est donc pas comme un député qui siège dans une assemblée où il peut délibérer et voter selon son bon plaisir. Or le mandat impératif apparaissait comme un affront aux politiciens élus, qui voulaient conserver la liberté de délibérer et de voter sans tenir compte de la volonté de leur électorat. A l'inverse, les partisans du mandat impératif y voyaient une protection contre l'autoritarisme  et une assurance que la souveraineté du peuple ne serait pas dévoyée."