Contre-histoire du libéralisme

Domenico Losurdo (2006)


Citoyen passif XVIIIe - XIXe

 

"Pendant longtemps, "travail libre" a été un oxymore, parce qu'en réalité travail était synonyme de servitus, de même, pendant longtemps, la catégorie du "citoyen passif" a résonné comme un oxymore : celui qui est soumis à la nécessité du travail, et donc à la servitus, est par définition exclus du groupe des hommes libres, qui jouissent de la liberté et de la citoyenneté dans toute leur plénitude. Pour Locke, reconnaître les droits politiques de ceux qui, nous le savons, sont "rendus esclaves" par l'indigence, par le besoin, par le travail et le servage qu'il sous-entend, et qui ne font même pas partie de la société civile, dont le but est la défense de la propriété, n'a pas de sens. Même résonnement chez Blackstone : le droit de vote ne peut être étendu à "tout homme indigent" qui, justement pour cela, est "autorisé par la loi à demander à la partie la plus opulente de la société les moyens de subsister". Quelques décennies plus tard, Constant utilise encore le même argument pour exclure le travailleur salarié de la jouissance des droits politiques : il est privé du "revenu nécessaire pour exister indépendamment de toute volonté étrangère" et "les propriétaires sont maîtres de son existence, car ils peuvent lui refuser du travail". Il est particulièrement intéressant de voir l'évolution du premier grand théoricien de la citoyenneté passive. Encore en septembre 1789, Sieyès n'hésite pas à définir comme "forcé" le travail de la "multitude sans instruction" qui est donc "privée de liberté". Gratifier de la liberté politique celui qui est destiné à être privé de la liberté en tant que telle n'a pas de sens. On peut se demander au contraire si, dans ce cas, il ne serait pas opportun de transformer l'"esclavage du besoin", existant de fait, en un "esclavage de la loi", selon le modèle adopté en Amérique pour les serviteurs blancs sous contrat."

 


"Race indigène de travailleurs"

(au XVIIIème siècle)

"Selon Mandeville, l'accès des "pauvres travailleurs" à l'instruction doit être absolument évité "pour que la société soit heureuse". Cela risquerait de faire disparaître la force de travail bon marché, docile et obéissante, dont on a besoin. Les interventions invoquées par d'autres représentants de la tradition libérale ont une portée bien plus grande. Pour produire une race d'ouvriers et d'instruments de travail dociles aussi parfaite que possible, l'univers concentrationnaire des workhouses peut lui aussi se révéler utile. En y enfermant aussi les enfant des délinquants et des "suspects", on pourrait produire - observe Bentham - une "classe indigène" qui se distinguerait par son goût du travail et son sens de la discipline. Si, par la suite, on encourageait les mariages précoces à l'intérieur de cette classe, et si l'on gardait les enfants comme apprentis jusqu'à leur majorité, les workhouses et la société pourraient alors disposer de la réserve inépuisable d'une force de travail de toute première qualité.Et donc, par l'intermédiaire de la "plus aimable des révolutions", la révolution sexuelle, la "classe indigène", en se reproduisant héréditairement de génération en génération, deviendrait une sorte de "race indigène"."