Comprendre le pouvoir

Noam Chomsky (1989-1994)

 

Concurrence libre et faussée

 

Les Etats-Unis ont pu développer l'industrie sidérurgique il y a un siècle parce qu'ils violaient radicalement les règles du marché "libre" et ils ont pu redresser l'industrie sidérurgique au cours des dix dernières années (années 1980) grâce à des mesures telles que la restriction des importations étrangères, le démantèlement des syndicats -ce qui permis une baisse des salaires- et l'application brutale de tarifs douaniers exorbitants sur l'acier étranger. Les reaganiens ont toujours parlé avec enthousiasme des "tendances du marché", mais ils refusaient de les laisser fonctionner, et ce pour une raison très simple : s'ils avaient laissé fonctionner les tendances du marché, les Etats-Unis n'auraient plus d'industrie de l'automobile, ou d'industrie des microprocesseurs, ou informatique, ou électronique, parce qu'ils auraient été complètement écrasés par les Japonais. Les reaganiens ont donc barré l'entrée des marchés américains et investi une quantité énorme de fonds publics. D'ailleurs, ils ne s'en sont pas du tout cachés dans le milieu des affaires, bien que de la population oui. Quand il était secrétaire des finances, James Baker a proclamé fièrement en 1987 devant une assemblée d'hommes d'affaires que Ronald Reagan "a accordé à l'industrie américaine plus de mesure de sauvegarde qu'aucun de ses prédécesseurs en plus d'un demi-siècle" -ce qui était bien trop modeste, en fait ; à cette époque, Reagan a probablement accordé à l'industrie plus de mesure de sauvegarde que tous ses prédécesseurs réunis.

 

 

Propagande capitaliste

 

"La population américaine était très sociale-démocrate après la guerre (2e G. mondiale) -elle était très en faveur des syndicats, de plus d'intervention du gouvernement dans la réglementation de l'industrie, probablement la majorité pensait même que l'industrie devrait être publique- et le milieu des affaires en était terrifié, ils étaient morts de peur. Dans leurs publications, ils écrivaient des choses comme : "Nous avons cinq ou six ans à peu près pour sauver le système des entreprises privées." Une de leurs actions a consisté à lancer aux Etats-Unis un vaste programme de propagande visant à inverser ces attitudes. A l'époque, cela faisait partie de ce qu'on appelait "la bataille perpétuelle pour l'esprit des hommes", qui doivent être "endoctrinés par le discours capitaliste"; je cite mot pour mot les écrits des relations publiques. Donc au début des années 1950, l'Advertising Council dépensait des sommes exorbitantes pour une propagande en faveur de ce qu'ils appelaient "the American way". Le budget des relations publiques pour l'Association nationale des fabricants a été, je crois, multiplié par vingt. Environ un tiers des manuels scolaires étaient fourni par des entreprises, vingt millions de personnes se sont retrouvées chaque semaine à visionner des films de propagande traitant des relations au travail. Ils ont poursuivis avec les "méthodes scientifiques pour briser les grèves" développées à la fin des années 1930 : consacrer des ressources considérables à la propagande plutôt qu'aux Goon Squad et aux casseurs de genoux. Et tout cela était lié à la croisade "anticommuniste" à l'époque -voilà le véritable sens de ce que l'on appelle le "maccarthysme", commencé bien avant l'implication de Joseph McCarthy et vraiment lancé par le milieu des affaires, les membres libéraux du Parti démocrate, etc. C'était une manière d se servir de la peur et du chauvinisme pour tenter de saper les droits des travailleurs et le fonctionnement de la démocratie."