Comment le peuple juif fut inventé ?

Shlomo Sand

   

Israël

 

"L'Histoire n'en est pas à une Ironie près : il fut un temps en Europe où celui qui affirmait que les juifs, du fait de leur origine, constituaient un peuple étranger était désigné comme antisémite. Aujourd'hui, a contrario, qui ose déclarer que ceux qui sont considérés comme juifs dans le monde ne forment pas un peuple distinct ou une nation en tant que telle se voit immédiatement stigmatisé comme "ennemi d'Israël"."

 

 

    "L'armée musulmane, surgit des déserts arabes en un typhon tourbillonnant, qui conquit la région entre 638 et 643 de notre ère, était de taille relativement réduite : selon les évaluations maximales, elle comptait quarante-six mille soldats au plus. Une partie importante de cette force militaire fut transférée par la suite pour combattre sur d'autres fronts, aux frontières de l'Empire byzantin. L'assignation sur place d'une garnison de quelques milliers de soldats entraîna évidemment le transfert ultérieur de leurs familles, et les conquérants accaparèrent sans doute des terres confisquées, mais cela ne pouvait en aucun cas causer le remaniement en profondeur de la composition démographique locale.

L'un des secrets de la force de l'armée musulmane résidait dans son "libéralisme" et sa modération à l'égard des croyances des peuples assujettis, bien entendu uniquement dans les cas où celles-ci étaient monothéistes. Les instructions de Mahomet reconnaissaient les juifs et les chrétiens comme les "gens du livre" et leur accordaient un statut protégé reconnu par la loi.[...]

Avec la conquête arabe les lieux de prière juifs se raréfièrent avec le temps. Il ne serait pas abusif de soutenir que la Palestine/terre d'Israël connut un certain processus de conversion modéré sur la longue durée, évoluant parallèlement à la "disparition" de la majorité juive.[...]

Au début de la colonisation sioniste et avant la consolidation et avant la consolidation de l'idée de nation au sein de la population palestinienne, la thèse selon laquelle une partie importante des habitants de la Palestine était composée de fait de descendants des Judéens était largement partagée, y compris par des personnalités éminentes.

Israel Belkind, par exemple, l'un des premiers colons arrivés en Palestine en 1882, était l'un des leaders du petit groupe des Bilouïm, qui constituaient en réalité le premier groupe de sionistes. Il a toujours été convaincu de l'existence d'un lien historique serré entre les habitants des temps anciens et les paysans autochtones contemporain de son époque. [...] En d'autres termes, Belkind était certain que lui-même et ses compagnons, les premiers colons, allaient rencontrer en Palestine "une bonne partie des fils de notre peuple, une partie intégrale de nous-même et la chair de notre chair"."

 

 

  "[En Israël], Dès le début du XXème siècle, avec l'élargissement de la colonisation et la création des premières écoles de langues hébraïques, la Bible (ancien testament) devint un livre éducatif national enseigné comme une matière indépendante [...]. Les enseignants [...] analysaient parfaitement la double fonction que le livre saint était susceptible de remplir dans l'élaboration de l'identité nationale : la création d'un point de départ "ethnique" pour unifier l'existence des communautés religieuses variées, dispersées dans le monde entier, et l'auto-persuasion quant au droit de propriété sur la terre."

 

 

Le mot "antisémite"

 

  "Arthur Koestler [écrivain et journaliste hongrois naturalisé Anglais] pensait que "la grande majorité des juifs survivants [de la politique génocidaire d'Hitler] vient de l'Europe orientale et [qu']en conséquence elle est peut-être principalement d'origine Khazar. Cela voudrait dire que les ancêtres de ces juifs ne venaient pas des bords du Jourdain, mais des plaines de la Volga, non pas de Canaan, mais du Caucase, où l'on a vu le berceau de la race aryenne ; génétiquement, ils seraient apparentés aux Huns, aux Ouïgours, aux Magyars, plutôt qu'à la semence d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. S'il en était bien ainsi, le mot "antisémitisme" n'aurait aucun sens [...]."

 

 

Origines

 

  "La guerre de 1967 ouvrit des perspectives nouvelles à la recherche archéologique israélienne. Les chercheurs israéliens avaient jusque-là été limités dans leurs fouilles par les frontières de la Ligne verte. La conquête de la Cisjordanie leur procura de nouveaux espaces et des montagnes de glèbes nouvelles au coeur de la terre de l'"antique patrie", qui aurait osé s'y opposer?

Au début, l'allégresse des vainqueurs de la guerre se mêla à la joie des archéologues. Une bonne partie de l'intelligentsia israélienne s'abandonna au doux rêve de la grand "terre d'Israël". On comptait ainsi de nombreux archéologues qui sentaient sonner l'heure où ils pourraient souder définitivement l'antique nation à la patrie historique, prouvant ainsi la légitimité absolue du texte. Mais la jubilation [...] commença à retomber lentement à mesure qu'avançait la recherche. On découvrit en effet, sur le mont Manassé et le mont Ephraïm, autour de Jérusalem, ainsi que sur les monts de Judée, de plus en plus de vestiges qui confirmaient certaines craintes et qui s'étaient déjà révélées à la suite des fouilles de plusieurs sites antiques sur le territoire de l'Etat d'Israël.

En conclusion, d'après les hypothèses de la plupart des nouveaux archéologues et chercheurs, le glorieux royaume unifié n'a jamais existé, et le roi Salomon ne possédait pas de palais assez grand pour y  loger ses sept cents femmes et ses trois cent servantes. Le fait que ce vaste empire n'ait pas de nom dans la Bible ne fait que renforcer ce point. Ce sont des auteurs plus tardifs qui inventèrent et célébrèrent cette immense identité royale commune, instituée, évidemment, par la grâce d'un Dieu unique, et avec sa bénédiction. Avec une imagination riche et originale, ils reconstituèrent de même les célèbres récits de la création du monde et du terrible déluge, des tribulations des patriarches et du combat de Jacob avec l'ange, de la sortie d'Egypte et de l'ouverture de la mer Rouge, de la conquête de Canaan et de l'arrêt miraculeux du soleil à Gibeon.

Les mythes centraux sur l'origine antique d'un peuple prodigieux venu du désert, qui conquit par la force un vaste pays et y construisit un royaume fastueux, ont fidèlement servi l'essor de l'idée nationale juive et l'entreprise pionnière sioniste. Ils ont constitués pendant un siècle une sorte de carburant textuel au parfum canonique fournissant son énergie spirituelle à une politique identitaire très complexe et à une colonisation territoriale qui exigeait une autojustification permanente.

Ces mythes commencèrent à se fissurer, [...], et vers la fin du XXème siècle, on eut l'impression qu'ils étaient en passe de se transformer en légende littéraires, séparées de la véritable histoire pas un abîme qu'il devenait impossible de combler."

 

 

 Discrimination

 

  Aucun juif vivant dans une démocratie libérale occidentale ne pourrait aujourd'hui s'accoutumer aux formes de discrimination et d'exclusion vécues par les citoyens palestino-israéliens résidant dans un Etat qui déclare explicitement ne pas leur appartenir. Les partisans du sionisme parmi les juifs dans le monde, tout comme la plupart des Israéliens eux-mêmes, ne s'en trouve pas gênés, ou ne souhaitent pas prendre conscience du fait que l'"Etat juif" ne pourrait être accepté au sein de l'Union européenne, ni même comme Etat légitime des Etats-Unis d'Amérique, en raison de la nature non démocratique de ses lois. Cette réalité "tordue" ne les empêche pas de continuer de s'identifier à Israël, et même de voir en lui leur pays " de réserve". Ce phénomène d'identification, comme on l'a vu, ne les pousse nullement, cependant, à abandonner leur patrie nationale pour émigrer en Israël, car, en fin de compte, ils ne vivent pas la ségrégation quotidienne ni l'aliénation identitaire que les Palestino-Israéliens chaque jour dans leur propre patrie.