Black list

Kristina Borjesson

 

Pétrole

 

      "Qui, parmi les grands médias, seraient prêt à commander demain une enquête qui viendrait actualiser l'History of the Standard Oil Company d'Ida Mae Tarbell ? Ce deuxième volume pourrait, par exemple, revenir sur la responsabilité de la compagnie pétrolière dans la conspiration qui a dans les années 1930 et 1940, abouti à torpiller les projets relatifs à la mise en place des lignes de métro dans plus d'une centaine de villes américaines ; ce que certains considèrent comme le plus grave crime économique de l'histoire américaine*.

La suite de cette History of the Standard Oil Company révélerait aussi des relations déloyales (mais juteuses) que la compagnie a entretenues avec l'Allemagne nazie avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1933, par exemple, la Standard Oil du New Jersey a investi deux millions de dollars en Allemagne pour aider ce pays à fabriquer de l'essence à des fins militaires. Après l'accession d'Hitler au pouvoir, la firme a cédé à l'Allemagne les brevets d'un composant de base du carburant pour avions. En 1942, après l'entrée en guerre des Etats-Unis, alors que les américain connaissaient les tickets de rationnement et faisaient la queue aux stations-service, la Standard Oil a expédié du carburant à l'ennemi en passant par la Suisse**.

Enfin, ce deuxième tome expliquerait comment la Standard Oil est parfaitement informée, depuis 1920, des dangers pour la santé que présente l'essence au plomb. Cela ne l'a pas empêché d'en poursuivre la commercialisation jusqu'en 1986, date à laquelle ce carburant a été interdit."

 

*En 1949, la Standard Oil de Californie a été condamnée, pour conspiration à une amende de 5000 dollars chacune.

** Cf. Charles Higam, Trading with the Enemy, Delacorte, New York 1982; Jeffrey Udon, "The profit of genocide", Z magazine, mai 1996.

 

 

Drogue


     "Pendant cette période [les années 70], nos services [ la DEA] comprennent progressivement que la CIA ne se contente pas de protéger des narcotrafiquants qui, en réalité, travaillent pour son compte : elle organise aussi, sur les vols réguliers de lignes aériennes qu'elle détient (comme Air America), l'acheminement de la drogue depuis les quatre coins de l'Asie du Sud-Est ; officiellement afin de soutenir nos "alliés" dans ces pays. Elle utilise encore ses comptes bancaires pour blanchir l'argent généré par ce gigantesque trafic."

 

     "A la fin de la guerre du Vietnam, la CIA étend sa politique de protection des narcotrafiquants à d'autres zones géographiques. Dans toute l'Amérique latine, les "narcos" exercent une influence politique et économique grandissante, ce qui leur vaut l'intérêt de la CIA et des autres agences américaines de renseignement. En 1972, de hauts responsables du gouvernement panaméen ont recours à leur statut de diplomates pour faire passer d'importantes quantités de drogue aux Etats-Unis. Un nom revient systématiquement, parmi les personnages impliqués : celui d'un certain Manuel Noriega [futur "chef d'Etat" du Panama]. L'enquête fait apparaître que celui-ci est protégé par la CIA."

 

     "Théoriquement, la loi fédérale réprime très lourdement quiconque protège les activités de narcotrafiquants. "Ceux qui détournent les yeux lorsqu'ils sont témoins d'un trafic de drogue sont tout aussi coupables que les trafiquants eux-mêmes", a un jour proclamé le président Georges Bush senior. Quelques années plus tôt, alors qu'il dirigeait la CIA, le même Georges Bush avait personnellement autorisé le versement d'un salaire à manuel Noriega, en qualité d'agent occulte de l'Agence. Le dictateur en herbe, connu comme un trafiquant notoire, apparaissait alors dans plus de quarante dossiers traités par la DEA."

 

     "Le 17 juillet 1980, des narcotrafiquants prennent le pouvoir en Bolivie. C'est "le putsch de la cocaïne". A cette époque ce pays fournit pratiquement 100% de la cocaïne qui pénètre aux Etats-Unis. A l'occasion de ce coup d'Etat, le plus sanglant de l'histoire du pays, des mercenaires et des "narcos" recrutés par la CIA (et surnommés "les anges de la mort") renversent la présidente démocratiquement élue, Lidia Gueiler (une "gauchiste" selon la CIA), que Washington ne veut pas voir à la tête du pays. Arrivés au pouvoir, les "narcos" profitent de l'occasion pour liquider leurs concurrents, ainsi que tous les informateurs présumés de la DEA. Ils intensifient la culture de la coca, afin de satisfaire la hausse vertigineuse de la demande américaine. Pour mener à bien leur projet, ils créent une organisation tentaculaire, bientôt surnommée La Corporacion, qui n'est rien moins que "l'Opep de la cocaïne".

Au lendemain du coup d'Etat, la production de cette drogue progresse dans des proportions spectaculaires, au point de bientôt dépasser la demande. Les prix baissent, les Etats-Unis ont le nez dans la coke, et bientôt c'est le crack qui déboule dans les quartiers populaires. Le 17 juillet 1980 marque un jour noir dans l'histoire des Etats-Unis : peu d'évènements, en effet, lui ont infligés des dégâts aussi profonds et durables que le putsch des "narcos" boliviens.

 

     " Depuis les années 70, aux quatre coins de la planète, la CIA et le département d'Etat protègent un nombre croissant de narcotrafiquants dont le rôle politique est loin d'être mineur : les moudjahidines d'Afghanistan, les cartels de la cocaïne en Bolivie, les plus hauts dignitaires de l'Etat mexicain, les magnats panaméens passés maître dans l'art du blanchiment, la Contra nicaraguayenne, la droite colombienne alliée aux "narcos"..."

 

 

Journalisme d'investigation


     "Au moins six grands facteurs contribuent au déclin du journalisme d'enquête en Amériques.

1- l'impact croissant des procédures judiciaires pesant sur les médias d'information. Au début des années 1990, la chaîne de supermarchés Food Lion a obtenu la condamnation de la chaîne ABC à 5,5 millions de dollars en contournant la législation sur la diffamation. On reprochait à deux journalistes de s'être fait recruter comme ouvriers bouchers en dissimulant leur véritable statut. En 1905, Upton Sinclair avait utilisé la même technique pour réaliser son remarquable reportage sur les conserveries de viandes de Chicago, dont il a rendu compte dans La jungle. Cela avait alors permis au pays de se doter de ses premières lois sur l'hygiène alimentaire et pharmaceutique.

Au début du XXème siècle, les entreprises américaines avaient recours aux agences de communication pour réduire les fouilles-merdes au silence. Elles disposent désormais d'un moyen plus radical : les tribunaux.

 

2- Un second facteur tient à la concentration des grands groupes de communication. A l'heure où une poignée de conglomérats ont la haute main sur l'ensemble des circuits de diffusion de l'information, l'espace accordé au discours réformiste se réduit à une peau de chagrin. Le spécialiste des médias Ben Bagdikian souligne dans The Média Monopoly, qu'il y avait en 1993 cinquante groupes de communication importants. Désormais, ils ne sont plus qu'une demi-douzaine, qui plus est rattachés aux principaux poids lourds de l'industrie. Aucun journaliste de NBC ne se risquerait, de nos jours, à proposer une enquête sur les radiations dégagées par les réacteurs nucléaires construits par General Electric, propriétaire de la chaine.

 

3- Les enquêtes sont de plus en plus souvent le résultat d'un travail en équipe. [...] Or les enquêtes qui dérangent ont plus de force lorsqu'elles dépendent de la détermination d'un seul individu, poussé par sa conscience sociale et hermétique aux pressions de ses patrons.

 

4- L'avenir du journalisme d'enquête apparaît sombre au vu de l'arrêt rendu par la Cour suprême en 1988 dans l'affaire Disctrict scolaire d'Hazelwood contre Kuhlmeier. La direction d'un lycée de banlieue de Saint-Louis avait empêché des élèves de consacrer des articles aux grossesses adolescentes et aux effets du divorce sur les élèves du secondaire dans le journal du lycée. Etrangement, cette infraction flagrante au 1er amendement -une censure par autorisation préalable- a été totalement passée sous silence par les grands médias d'information. Malgré d'inlassables manifestations étudiantes, en dépit du tollé qu'a soulevé l'arrêt Hazelwood dans l'opinion publique, qui l'a jugé anticonstitutionnel, la décision de 1988  fait toujours jurisprudence. Elle confère aux administrateurs des établissements scolaires le pouvoir de censurer avant publication les journaux d'étudiants, rompant résolument avec la tradition selon laquelle les campus scolaires bénéficiaient eux aussi de la protection offerte par le premier amendement. Dorénavant, les futurs journalistes américains sont formés, dès le plus jeune âge, à considérer la censure comme faisant partie intégrante de l'exercice de leur profession.

5- L'opinion publique doute de l'aptitude des médias à remplir leur rôle de quatrième pouvoir. Confrontée à une information insipide et monocorde, dans laquelle elle ne reconnaît plus son quotidien, elle s'interroge sur la pratique actuelle du journalisme et remet en question l'éthique et les préoccupations des journalistes. [...]

6- En dernière analyse, c'est la logique même des médias -devenue strictement financière- qui soulève les plus grave inquiétudes sur l'avenir d l'enquête journalistique. La priorité des patrons de presse, c'est de maximiser les bénéfices qu'ils présenteront lors de l'assemblée trimestrielle des actionnaires. Contrairement à ce que certains observateurs se plaisent à penser, le devoir d'information n'est pas leur principale préoccupation. Cela n'a pas échappé aux journalistes : selon un sondage réalisé en 2000 par le Pew Research Center et la Columbia Journalism Review auprès d'un échantillon de quelques trois cent journalistes et responsables rédactionnels, plus d'un quart des personnes interrogées reconnaissent qu'elles évitent de traiter les sujets susceptibles de porter préjudice aux intérêts financiers de leur entreprise ou de ses annonceurs. En tout, 41% des sondés avouent intentionnellement des suets dignes d'intérêt et/ou édulcorer leurs articles dans l'intérêt de leur entreprise.

La loi du silence filtre depuis les conseils d'administration des grands médias jusque dans les salles de rédaction. Un jeune enquêteur prometteur qui débarquerait aujourd'hui à ABC comprendrait sans tarder que le président du conseil d'administration de Disney -qui est aussi propriétaire de la chaîne- apprécierait peu qu'il aille fourrer son nez à Disneyland dans certains dossiers d'embauche discriminatoire.

 

 

     "Un prestigieux directeur de rédaction m'a confié un jour, dans un soupir de lassitude, que la puissance qu'il détenait lui pesait. Nostalgique, il évoquait l'aspiration de liberté qui l'avait conduit à embrasser la carrière de journaliste. Désormais, l'influence détenue par sa publication lui confère des pouvoirs aussi étendus que ceux d'un sénateur. Sans pour autant cracher dans la soupe, il regrette d'avoir perdu la liberté de parole et d'écriture qu'il chérissait tant à ses débuts.

Faire la pluie et le beau temps, c'est souvent un fardeau. On doit peser scrupuleusement ses mots avant de parler. On exerce un pouvoir que l'on a pas forcément cherché. Le monde a considérablement changé au cours de ces vingt dernières années. Les partis politiques se sont atrophiés. C'est maintenant la télévision qui opère le tri entre les différents candidats. L'ère de l'information est en marche. Les groupes médiatiques sont devenus des acteurs clés de l'économie et de la politique. Ces bouleversements ont modelé l'attitude des journalistes contemporains, bien payés et dotés d'un statut enviable. Ceux-là n'ont plus d'audace de se montrer désinvoltes. Ils admettent tacitement qu'il vaut mieux se contenter d'effleurer certains sujets délicats, afin d'éviter au public cette désagréable découverte : Il arrive aux dirigeants de mentir."

 

     "La presse a fait sienne la devise de la Reine de coeur dans Alice au pays des merveilles : "d'abord la sentence, et ensuite les preuves"."