Apocalypse du progrès

Pierre de La Coste (2014)

"Puisque le défrichement du nouveau monde, contrairement à celui de l'ancien, s'effectue en dehors des ordres monastiques, la "création de valeur" est ainsi disponible pour les investissements, les emprunts, les spéculations, et la nécessité de rentabiliser l'argent investi. Le colon américain rend gloire à la toute-puissance de Dieu, en édifiant une cathédrale de travail dressée vers le ciel, plutôt qu'une cathédrale de pierre au coeur de la Cité. Un monastère à ciel ouvert sans cloître ni cellule, plutôt qu'un grand domaine monastique voué à la prière et au recueillement. Pour les moines-soldats du progrès, la liberté d'entreprendre doit nécessairement s'accompagner de la meilleure organisation possible. L'ensemble des efforts des individus, dans cette "nation d'entrepreneurs" (Tocqueville) doit s'auto-organiser de manière parfaite. C'est "la main invisible du marché" selon Adam Smith, écossais de la période des Lumières, qui explique théoriquement cette articulation de la liberté et de la nécessité au niveau macro-économique. Comme la doctrine calviniste originelle, cette théorie n'a rien d'évident, ni de naturel, ni même de logique. L'addition des égoïsmes, aiguillonnés par l'appât du gain, devrait correspondre aux besoins exprimés par tous, nous dit Smith. La justification du libre-échange en est la conséquence. Smith montre que l'autorégulation est d'autant plus parfaite que le marché est large. Or, l'entrepreneur américain, inspiré par le puritanisme originel, ne craint pas la concurrence, pas plus que le marchand britannique. Le système anglo-saxon est le plus efficace. Il s'impose à tous, protestant ou non. Chacun, du nouveau candidat à l'immigration dans le nouveau monde, au maître de forge de la vieille Europe, doit s'aligner sur ses résultats, son rendement, ses bénéfices, ou périr."

 

 

Profilage de l'être humain ?

 

"Jusqu'à présent on pouvait parler de "mauvaise utilisation" d'une science, bonne par principe. Aujourd'hui c'est l'avenir de la science qui nous inquiète, sans doute à juste titre. En particulier lorsqu'elle concerne le vivant. Le séquençage de l'ADN, possible et réalisable à des coûts toujours plus faibles, couplé à une informatique de plus en plus intrusive, ouvre la voie au profilage des futurs êtres vivants. On parle de la "grande convergence" des "NBIC" (Nanotechnologies, Biotechnologies, Intelligence artificielle, sciences Cognitives) comme s'il s'agissait d'un progrès. En fait, l'évolution la plus préoccupante résulte de la combinaison de trois phénomènes : les progrès des biotechnologies, la financiarisation de l'économie et la numérisation ou informatisation de la plupart des activités humaines.

Les différents organismes de protection sociale, publics ou privés, les caisses d'assurance, les banques seront de plus en plus tentés de réclamer des informations médicales à leurs clients, sur eux-mêmes et bientôt sur leurs futurs enfants dès la conception. En cas de refus de se prêter à une telle intrusion, les primes d'assurance, les taux d'intérêts, les cotisations diverses pourraient intégrer au tarif fort le risque médical couru. Mais la transparence ne s'arrête, ou ne s'arrêtera pas là. Les organisations qui par déontologie refuseraient d'exiger de telles informations pourraient elles-mêmes le payer très cher, en cas de besoin de financement. Leur cotation serait abaissée sur les marchés. Puisqu'elles ne veulent pas obliger leurs clients à la transparence absolue sur les risques médicaux, elles endossent elles-mêmes ce risque, et la finance leur refuserait le "triple A" du risque zéro, celui de l'absence total d'Humanité.

 

 

Quotidien et Progrès

 

"Un homme attend le métro. Il est sans âge, sans distinction, sans qualité particulière. Il vient de vivre une journée de travail ordinaire, dans un métier quelconque. Autour de lui, une foule d'hommes et de femmes de même condition remplit et vide alternativement la station. Il rentre chez lui, quelque part dans une banlieue sans grâce, rejoindre sa femme, sans âge, ni belle ni laide...

Il est debout sur le quai et regarde en face de lui, de l'autre côté des rails luisants. Une fille superbe, le regard hypnotique, le corps mince et bronzé, alanguie, sur un fond de mer bleue, de sables doré et de peu vraisemblables palmiers, le toise isolément. Des vacances à bas prix, une machine à laver, ou une crème miracle, peu importe...

Si l'homme n'avait pas l'esprit vidé par le travail répétitif et la fatigue, il pourrait se dire que sa vie matérielle, son confort, sa sécurité, sa santé, son espérance de vie sont infiniment supérieurs à ceux de tous ses ancêtres sans exception.

Et pourtant, peu de choses le retiennent de se jeter sous la rame dont on entend déjà le grondement. Pour la rejoindre, une fois pour toute, comme Adam et Eve dans le paradis perdu, vivre l'Age d'or retrouvé, au pays où coulent le lait et le miel, dans la société sans classe, avec tout le confort moderne...

L'homme regarde la femme de l'affiche. Elle ne peut pas lui appartenir, ni être la femme sans âge ni condition qui l'attend chez lui, tout simplement parce qu'elle n'existe pas.

La rame arrive, les portes claquent, le signal sonore retentit. L'homme monte docilement et prend place dans la rame bondée. L'instinct de survie est plus fort. Il ne s'est pas jeté sous les roues.

Le quai est vide, à nouveau pour quelques instants. Entre les seins de la jeune fille et les palmiers, sur fond d'azur, se détache le message publicitaire en lettres d'or : "le bonheur est une idée neuve !".

 

Transhumanisme

 

"A supposer qu'il soit techniquement possible de protéger indéfiniment un corps humain du vieillissement, il est clair qu'une telle conception, si elle devenait le sort commun de l'humanité, empêcherait l'apparition de nouveaux enfants, sous peine de surpeuplement insensé d la planète. Supprimer la mort, c'est aussi supprimer la vie, l'enfance, la jeunesse, le renouvellement. Nos actuels progrès médicaux prolongent visiblement certaines fonctions vitales et musculaires, mais pas toutes, et pas de manière équilibrée, ni le désir d vivre qui va avec la vitalité, puisque les problèmes insolubles de l'euthanasie se posent toujours d'avantage à nos sociétés. Mais il y a peu de chance que le transhumanisme profite à tous. l'"immortalité" potentielle, ou tout simplement une très longue vie, serait réservée à une élite et créerait une frustration encore inédite auprès des masses, génératrice de conflits sans doute sanglants.

Le transhumanisme est le dernier délire de l'Homme-Dieu, une utopie qui n'a aucune chance de se réaliser mais qui peut éventuellement empoisonner la vie de l'humanité, en détournant des ressources importantes, technologiques et financières, qui pourraient être mieux utilisées à la protection des humains tels qu'ils vivent et meurent, dans leur condition de mortels. Le transhumanisme est un futur possible, un nouveau et mauvais déterminisme dans lequel l'humanité pourrait s'enfermer."