American war machine

Peter Dale Scott

 

 Le libre-échange


     "Dans sa phase empirique, la théorie monétariste de Milton Friedman à l'Université de Chicago était une correction apportée à l'idéologie fiscale keynésienne, qui, utilisée abusivement dans des situations délicates, créait de l'inflation. Mais il suffit de peu de temps pour que le néolibéralisme de l'Ecole de Chicago devienne lui aussi une idéologie utilisée à outrance. L'intervention du gouvernement américain en est responsable, anxieux qu'il était d'utiliser la doctrine Friedman afin d'ouvrir sournoisement les marchés étrangers aux investissements américains.

Aujourd'hui existe un consensus qui rassemble de plus en plus : le fondamentalisme de marché, loin de régler les problèmes des pays en développement, les aggrave. Amy Chua, qui travailla un temps pour une banque américaine sur un projet de privatisation au Mexique, adhère à ce nouveau consensus. Dans son livre, elle blâme la promotion faite par les Etats-Unis de ce qu'elle appelle le "capitalisme du laisser-faire" pour expliquer l'augmentation de la pauvreté dans les années 1990. Elle critique la campagne des Etats-Unis et du Fonds monétaire international en faveur de la libéralisation des marchés, une campagne qui "n'inclut que très rarement des mécanismes de redistribution".

En fait, "laisser-faire" est un terme trop complaisant. Le terme "capitalisme sauvage" semble plus adapté pour décrire ce que nous avons vu advenir : une mondialisation soutenue par les gouvernements, qui bénéficie aux proches de chaque gouvernement à Washington -comme Halliburton et Enron-, et qui en retour, favorise aussi les proches du gouvernement du pays avec lequel les affaires sont réalisées."

 


Mexique

 

     "Pays après pays, le capitalisme sauvage -et particulièrement l'absence de contrôle- a créé des magnats super riches qui ont ensuite pillé leur pays. Concernant le Mexique, une nouvelle classe d'oligarques, similaires à ceux d'Eltsine en Russie, a émergé suite aux privatisations conduites sous la présidence Salinas.

Selon un article du quotidien mexicain Reforma, les rapports gouvernementaux révèlent que Raul Salinas avait des liens avec les barons de la drogue au Mexique dès 1987. Un de ces documents indique que Salinas avait garanti de protéger le groupe dirigé à l'époque par Juan Garcia Abrego. En retour, selon les documents, Salinas recevait "de nombreux cadeaux" des dirigeants du Cartel du Golfe.

Une des banques liées au cercle Salinas-Zedillo, la Banamex, semble avoir profité de protections américaine. En mai 1998, deux employés haut placés de Banamex furent mis en examen aux Etats-Unis suite à l'opération Casablanca. Robert Rubin, alors Secrétaire du Trésor, déclara qu'il s'agissait du "cas de blanchiment d'argent le plus important et le plus détaillé de l'histoire judiciaire des Etats-Unis". Le bureau des gouverneurs de la Reserve fédérale saisit aussi 3,8 millions de dollars à la Banamex, mais Rubin quitta ensuite le Trésor pour devenir le numéro deux chez Citicorp, suite à quoi Citicorp racheta Banamex entraînant l'effondrement de l'accusation dans l'affaire Casablanca.

Dans ces circonstances, il n'est pas réellement surprenant de voir que les cartels de la drogue mexicains continuent de menacer la sécurité publique, et que ce trafic reste une part substantielle des échanges américano-mexicains Alors que quelques chefs de cartel ont été tués ou sont emprisonnés, le nombre de meurtres liés à la drogue, comme la décapitation d'officiers de police, continue d'augmenter, de 1080 en 2001 à 6200 en 2008 et plus de 6500 en 2009."

 

 

Drogue

 

     "Afin de comprendre l'implication de la CIA dans le trafic de drogue de l'Asie du Sud-Est après la seconde guerre mondiale, il est nécessaire de revenir sur la politique de l'opium conduite par l'Empire britannique au XIXème siècle. Les démarches du gouvernement du Siam visant à interdire de fumer cette drogue prirent fin en 1852. En effet, le roi Mongkut (Rama IV), cédant aux pressions britanniques, établie cette année-là une Franchise royale de l'opium (Royal Opium Franchise), dont la gestion fut confiée à des entrepreneurs chinois du Siam. Trois ans plus tard, en vertu du traité inégal Bowring, le royaume du Siam accepta que l'opium britannique puisse être exempté de droits de douane, à la condition expresse qu'il ne soit vendu qu'à la Franchise royale. (Un an plus tard, en 1856, un accord similaire fut négocié entre la Thaïlande et les Etats-Unis.) La culture du pavot devint une source d'enrichissement et de puissance pour le gouvernement royal thaïlandais, mais aussi pour les sociétés secrètes (ou triades) qui la géraient. La dépendance à cette drogue eut également comme effet d'ouvrir le Siam au capitalisme occidental, en attirant "les paysans dans l'économie fiduciaire comme des consommateurs modernes"."

 

  

     "Le soutien initial de l'OPC [organisation secrète à l'intérieur de la CIA] et de la CIA pour ce programme, incarné par le rétablissement d'un important trafic de drogue depuis l'Asie du Sud-Est, contribua à institutionnaliser ce qui allait devenir une tendance récurrente de l'Agence [la CIA] : collaborer secrètement avec des groupes financés par la drogue pour combattre partout où l'accès des Etats-Unis au pétrole et à d'autres ressources semblait menacé (en Indochine des années 1950 jusqu'aux années 1970 ; en Afghanistan et en Amérique centrale dans les années 1980 ; en Colombie dans les années 1990 ; et de nouveau en Afghanistan en 2001).

L'utilisation de tels alliés, en contradiction avec la politique anti-drogue artificielle de Washington, devait rester secrète. Concrètement, cela signifie que d'importants programmes, ayant des conséquences sur le long terme, furent lancés et administrés par de petites factions liées aux renseignements US. Celles-ci étaient quasiment invisibles à Washington, et encore moins identifiables par le peuple américain. Par conséquent, ces cliques regroupant des individus de même sensibilité, travaillant sans difficulté avec des trafiquants de drogue et d'autres criminels, participèrent à une véritable cabale. Celle-ci était soutenue par des groupes élitistes, qui évoluaient à des niveaux supérieurs."

 

 

"la production d'opium en Afghanistan a plus que doublé depuis l'invasion de ce pays par les Etats-Unis en 2001. Mais la responsabilité US pour le rôle prédominant de l'Afghanistan dans le trafic mondial d'héroïne aujourd'hui n'est qu'une résurgence de ce qui s'était déroulé entre les années 1940 et 1970 en Birmanie, en Thaïlande et au Laos. Ces pays sont aussi devenus des acteurs majeurs du trafic de drogue international grâce à l'aide de la CIA (après celle des Français, concernant le Laos), une aide favorisant ceux qui seraient restés de simples trafiquants locaux sans cette intervention de l'Agence."

 

 

"Le sénateur Jack Blum a décrit le rôle des Etats-Unis et de l'Argentine dans le coup d'Etat [ en Bolivie en 1980, coup d'Etat surnommé le Cocaïne coup] :

     Sous l'administration Carter, alors que les droits de l'Homme étaient devenus une priorité publique, nous avons discrètement encouragé d'autres pays à agir à l'encontre de ces principes. Le sous-comité enregistra le témoignage remarquable d'un ancien employé civil du gouvernement militaire argentin, Leandro Sanchez-Reisse, qui décrivit en détaille les actions entreprises dans le cadre de la lutte anticommuniste. Il affirma au sous-comité que les militaires argentins utilisaient les profits engendrés grâce à la cocaïne bolivienne pour financer un bataillon anticommuniste qui opérait sur tout le continent. Il déclara au sous-comité qu'il avait mis sur pied une opération de blanchiment d'argent à Fort Lauderdale pour transférer les fonds au bataillon secret. Il avançait que notre gouvernement l'avait aidé dans son entreprise."

 

 

"La connexion narcotique globale n'est pas une simple connexion latérale dans la relation entre les agents de terrain de la CIA et leurs contacts impliqués dans le trafic de drogue. C'est plus exactement un complexe financier mondial, source d'argent sale réunissant des personnalités du monde de l'entreprise, de la finance, de la politique ainsi que des hommes issus du crime organisé. Elle exerce son influence politique en rendant service, en fournissant de l'argent sale ou des prostitués à des politicien partout dans le monde, y compris aux dirigeants des deux grands partis américains. En résulte, un système pouvant être qualifié d'empire voilé et qui, dans sa quête de profit et de nouveaux marchés, subvertit les gouvernements étrangers sans proposer une alternative progressiste."

 

 

"Un rapport d'une commission d'enquête du Sénat [américain] a estimé "qu'entre 500 et 1000 milliards de dollars de recettes criminelles sont blanchis par les banques chaque année, la moitié de ces fonds circulant à travers les banques des Etats-Unis." En 2004, l'Independent de Londres rapporta que le trafic de drogue constituait "le troisième marché global, en terme de liquidités, après le pétrole et le commerce des armes"."

 

 

La guerre froide

 

     "Dans les années 1950, au lendemain de la seconde guerre mondiale, les chances de connaître un monde plus en paix et en ordre, plus juste et ouvert, semblaient plus grandes que jamais. Les deux superpuissances mondiales -les Etats-Unis et l'Union soviétique- s'étaient apparemment mises d'accord sur des règles et des procédures destinées à apaiser leurs graves divergences dans le cadre d'un corps neutre, les Nations Unies. Les Etats-Unis étaient alors suffisamment riches pour financer la reconstruction de l'Europe dévastée. Par la suite, le gouvernement américain finança des programmes de santé et d'agriculture dans les pays du Tiers-Monde fraichement émancipés.

Cependant, les Nations-Unies se montrèrent incapables de résoudre les conflits internationaux. L'une des raisons majeures étaient que l'union soviétique, les Etats-Unis, et (après 1949) la Chine poursuivaient chacun en sous-main des politiques expansionnistes, sources de conflits, voire de guerres.

Partout dans le monde, les nations marxistes-léninistes d'URSS et de Chine prêtaient main-forte à des mouvements et partis de même idéologie, dont certains étaient insurrectionnels. Washington avait souvent des perceptions inexactes de ces partis et de ces mouvements, les voyant comme des forces de soutien loyales au pouvoir soviétique et/ou chinois. Ainsi, une grande partie de la guerre froide se mua en une série de conflits secrets dans des zones -comme l'Asie du Sud-Est- au sujet desquelles les Etats-Unis et l'Union soviétique étaient incroyablement ignorants.

Au tout début de l'après-guerre, le pouvoir à Washington, percevant une menace de révolution mondiale, chercha à disposer de ses propres forces de soutien afin de la combattre. Aujourd'hui, certaines d'entre elles ont quasiment disparu des mémoires, comme les guérillas ukrainiennes appuyées par l'OPC* -initialement organisées par les SS d'Hitler- qui échouèrent dans leur bataille contre la Russie au début des années 1950. D'autres forces, comme les mafias en Italie ou à Marseille, s'affranchirent vite de leur soutien américain pour devenir de fait des acteurs régionaux indépendants.

Toutefois, l'une des premières armées par procuration des Etats-Unis, composée des éléments survivants des forces nationalistes chinoises du KMT en Birmanie puis en Thaïlande, continua de bénéficier d'un appui américain dans les années 1960. Comme les mafias en Europe et les yakuzas au Japon, ces soutiens avaient l'avantage d'être des alliés secrets hors registres, majoritairement autofinancés grâce à leur narcotrafic et fermement anticommunistes."

*OPC (bureau de coordination politique) : organisation secrète à l'intérieur de la CIA.

 

     "Il est clair que les anxiétés et la paranoïa de ce que l'on appelle la guerre froide ont été des facteurs majeurs dans la promotion du recours para-étatique à la violence. Mais lorsque l'on observe le véritable exercice de la violence secrète par les Etats-Unis depuis 1945 -particulièrement dans des pays comme l'Iran (1953) et le Chili (1970-1973)- nous pouvons observer que cette paranoïa typique de la guerre froide concernant la "menace communiste" devint un prétexte récurrent pour dissimuler des motivations bien plus pécuniaires.

Ainsi, par le coup d'Etat américano-britannique qui a renversé le premier ministre (démocratiquement) élu Mohammed Mossadegh en 1953, le but était d'empêcher la nationalisation de l'Anglo-Iranian Oil Compagny. Pour remplir cet objectif, "la CIA finalisa un plan détaillé du coup d'Etat", qui impliquait "l'engagement de truands pour lancer des attaques contre les religieux et leurs propriétés et faire en sorte qu'elles semblent avoir été ordonnées par Mossadegh et ses partisans". Mais l'agent britannique qui a vendu ce plan à Washington, suivant "suivant les instructions de ses supérieurs", s'est évidemment abstenu de mentionner l'Anglo- Iran Oil. Il a plutôt souligné que Mossadegh "était en train de jeter les bases d'une prise de contrôle de l'Iran par les communistes"."