A nos amis

Comité invisible (2014)


La Terre au centre

 

"La gauche de la gauche, quand on lui demande en quoi consisterait la révolution, s'empresse de répondre : "mettre l'humain au centre". Ce qu'elle ne réalise pas, cette gauche-là, c'est combien le monde est fatigué de l'humain, combien nous sommes fatigués de l'humanité ; cette espèce qui s'est crue le joyau de la création, qui s'est estimé en droit de tout saccager puisque tout lui revenait. "Mettre l'humain au centre", c'était le projet occidental. Il a mené où l'on sait. Le moment est venu de quitter le navire, de trahir l'espèce. Il n'y a pas de grande famille humaine qui existerait séparément de chacun des mondes, de chacun des univers familiers, de chacune des formes de vie qui parsème la terre. Il n'y a pas d'humanité, il n'y a que des terriens et leurs ennemis ; les Occidentaux de quelque couleur de peau qu'ils soient. Nous autres révolutionnaires, avec notre humanisme atavique, ferions bien de nous aviser des soulèvements ininterrompus des indigènes d'Amérique Centrale et d'Amérique du Sud, ces vingt dernières années. Leur mot d'ordre pourrait être : "Mettre la Terre au centre". C'est une déclaration de guerre à l'Homme. Lui déclarer la guerre, ce pourrait être une bonne façon de le faire revenir sur terre, s'il ne faisait le sourd, comme toujours."

 


Démocraties ?

 

"La "plus grande démocratie du monde" lance sans remous majeurs une traque globale contre un de ses agents, Edward Snowden, qui a eu la mauvaise idée de révéler son programme de surveillance généralisée des communications. Dans les faits, la plupart de nos belles démocraties occidentales sont devenues des régimes policiers parfaitement décomplexés, tandis que la plupart des régimes policiers de ce temps abordent fièrement le titre de "démocratie". Nul ne s'est trop offusqué qu'un premier ministre tel que Papandréou se soit vu licencié sans préavis pour avoir eu l'idée vraiment exorbitante de soumettre la politique de son pays, c'est-à-dire de la Troïka, aux électeurs. Il est d'ailleurs devenu coutumier, en Europe, de suspendre les élections tant qu'on anticipe une issue incontrôlable ; quand on ne fait pas revoter les citoyens lorsque le scrutin ne donne pas le résultat escompté par la Commission européenne. Les démocrates du "monde libre" qui plastronnaient il y a vingt ans doivent s'arracher les cheveux. Sait-on que Google, confronté au scandale de sa participation au programme d'espionnage Prism, en a été réduit à inviter Henry Kissinger pour expliquer à ses salariés qu'il fallait s'y faire, que notre "sécurité" était à ce prix ? Il est tout de même cocasse d'imaginer l'homme de tous les coups d'Etat fascistes des années 1970 en Amérique du Sud disserter sur la démocratie devant les employés si cools, si "innocents", si "apolitiques" du siège de Google dans la Silicon Valley."

 


La démocratie du drone


"Ceux qui ont crus que les formes du droit étaient un acquis définitif de la démocratie, et non une forme transitoire en voie de dépassement, en sont pour leurs frais. Elles sont désormais un obstacle formel à l'élimination des "ennemis combattants" de la démocratie comme à la réorganisation continuelle de l'économie. De l'Italie des années 1970 aux dirty wars d'Obama, l'antiterrorisme n'est pas une entorse regrettable à nos beaux principes démocratiques, une exception à la marge de ceux-ci, il est bien plutôt l'acte constituant continu des démocraties contemporaines. Les Etats-Unis  dressent une liste de "terroristes" du monde entier longue de 680000 noms et nourrissent un corps de 25000 hommes, les JSOC, chargés en toute opacité d'aller tuer à peu près n'importe quand n'importe où à la surface du globe. Avec leur flotte de drones pas trop regardants sur l'identité exacte de ceux qu'ils déchiquettent, les exécutions extra-judiciaires se sont substituées aux procédures extra-judiciaires du type de Guantanamo. Ceux qui s'en offusquent ne comprennent tout simplement pas ce que signifie gouverner démocratiquement. Ils en sont restés à la phase précédente, celle où l'Etat moderne parlait encore le langage de la loi."



Suspect ?


" Nous croyons que nos données "personnelles" nous appartiennent, comme notre voiture ou nos chaussures, et que nous ne faisons qu'exercer notre "liberté individuelle" en décidant de laisser Google, Facebook, Apple, Amazon ou la police y avoir accès, sans voir que cela a des effets immédiats sur ceux qui le refusent, et qui seront désormais traités en suspects, en déviants potentiels. "A n'en pas douter, prévoit The new Digital Age, il y aura encore dans le futur des gens qui résistent à l'adoption et à l'usage de la technologie, des gens qui refusent d'avoir un profil virtuel, un smartphone, ou le moindre contact avec des systèmes de donnée online. De son côté, un gouvernement peut suspecter des gens qui désertent complètement tout cela d'avoir quelque chose à cacher et d'être ainsi plus susceptible d'enfreindre la loi. Comme mesure antiterroriste, le gouvernement constituera donc un fichier des "gens cachés". Si vous n'avez aucun profil connu sur aucun réseau social ou pas d'abonnement à un téléphone mobile, et s'il est particulièrement difficile de trouver des références sur vous sur Internet, vous pourriez bien être candidat pour un tel fichier. Vous pourriez aussi vous voir appliquer tout un ensemble de règlements particuliers qui incluent des fouilles rigoureuses dans les aéroports et même des interdictions de voyager." "