1798 : Silence aux pauvres !

Henri Guillemin (1989)


Droits de l'homme !

 

Mais voici les trois manquements, les trois transgressions, les trois trahisons commises - et tout de suite - par les auteurs mêmes de la Déclaration des droits de l'Homme. Libres, tous les hommes ? Rectification : les hommes à la peau blanche. Car les Noirs des Antilles françaises demeureront dans la servitude. Le lobby colonial est puissant à l'Assemblée (La Fayette en fait partie) ; il veille au maintien de l'esclavage, si rentable. Il faudra attendre février 1794 et l'initiative de Robespierre au Comité de Salut public pour que la Convention, depuis seize mois pourtant, alors, au pouvoir, s'y résigne. Mais Bonaparte remettra vite en ordre, sur ce point-là comme sur bien d'autres, les choses importantes. Les deux autres violations du dogme - pour rire - énoncé le 26 août 1789 relèvent de cette grande affaire dont on ne dira jamais assez la place capitale qui fut la sienne dans l'aventure politique française, de 1789 à 1799 : la protection des propriétaires, la crainte (et l'horreur) des démunis, des misérables. Un prêtre défroqué, Sieyès, et un marquis éclairé, Condorcet, ont, dès juillet 89, estimé à voix haute que si tous les français devaient cesser d'être des sujets pour devenir des citoyens, certains citoyens devaient être toutefois plus citoyens que d'autres, lesquels, en fait, ne le seraient plus. (Des citoyens non citoyens, dira très bien Michelet.) Selon ces augures, le droit de vote, la participation aux affaires nationales ne peuvent être consentis à quiconque n'est point, de par son état même, un actionnaire de la maison France. La possession de quelques biens est nécessaire pour être actif. Silence aux pauvres !

Cette ségrégation s'effectuera selon un cens électoral, fixant les sommes nécessaires pour être électeur et pour être éligible. N'est électeur que le citoyen inscrit aux rôles d'imposition pour une somme équivalente, au moins, à trois journées de travail. Seuls sont admis comme électeurs les Français au moins un peu aisés ; seuls peuvent devenir représentants du peuple les citoyens riches. mesure de simple prudence pour la sauvegarde de la propriété.

Au total, ainsi, sur quelque six millions d'électeurs potentiels, deux millions (soit un tiers) sont proscrits. Telle est l'égalité dans l'interprétation officielle qui lui est désormais donnée. Et d'autre part, l'autorisation d'avoir entre ses mains des armes de guerre civile ne peut aller - c'est l'évidence - qu'aux citoyens qui ont personnellement de l'argent à défendre. Dans, la milice bourgeoise, dite maintenant garde nationale, sont entrés avec élan, pour contraindre le roi à cesser son opposition, quantité de patriotes (patriotes, à l'époque, sont les amis de la liberté) malheureusement, indésirables, c'est-à-dire citoyens passif. Si le droit de vote leur est interdit, ce n'est pas, on le pense bien, pour qu'ils aient, en compensation, des fusils. Il s'agit donc de donner à la garde nationale, sans brusquerie mais efficacement, son unité, sa cohésion, afin qu'elle puisse devenir ce qu'il faut qu'elle soit : une authentique armée de l'ordre, exclusivement composée d'actifs. Une heureuse et première épuration s'obtiendra au moyen du port obligatoire de l'uniforme, un très bel uniforme bleu et rouge dessiné par La Fayette, mais qui coûte quatre-vingts livres. Dépense inconcevable pour l'artisan.



Propriété

 

"En ce mois d'avril 1793, Robespierre horrifie les honnêtes gens en réclamant, dans la nouvelle Déclaration des droits de l'Homme, l'insertion d'un article qui limiterait le droit de propriété. L'argumentation de Maximilien est toute simple : vous n'avez pas aboli l'esclavage dans nos colonies, la traite des noirs subsiste ; demandez à un négrier ce qu'est ce bateau ("je me trompe, disait Robespierre, ce cercueil flottant") dans lequel sont entassés des hommes, des femmes et des enfants à la peau noire et dont beaucoup meurent en route, il vous répondra calmement : "Ceci est ma propriété". Eh non ! Nul homme ne saurait être propriétaire d'un autre homme. De même que la liberté a pour limite la liberté d'autrui, de même il faut que la loi interdise tout usage du droit de propriété qui porterait atteinte à la vie ou à la dignité d'êtres humains.

Robespierre a touché à l'Arche, l'arche sainte, cette propriété devenue sacrée depuis le 26 aout 1789. Il a commis le crime que la Convention ne peut tolérer ; elle décidera donc, contre lui, que l'article concernant la propriété sera rédigé - voté - comme suit : "Le droit de propriété est celui de jouir et de disposer à son gré de ses biens." A la bonne heure."


 

Révolution populaire ?

 

"Les trois assemblées qui vont gouverner jusqu'au Directoire : l'Assemblée nationale, la Législative, la Convention, seront toutes les trois - la Convention aussi - composées de propriétaires. La première, au lendemain des émeutes rurales de juillet 1789, aura soin de doter la Propriété d'un attribut inédit, renforcé, solennel. Et nous admirerons Danton, le jour même où la Convention tiendra sa première séance, apportant au soutien de la fortune acquise un adverbe inattendu, et grandiose. Odieux, intolérable, ce Robespierre qui ose, en avril 1793, proposer une limite officielle au droit de propriété. Il est fou ; un malfaiteur, un anarchiste. Enfin les honnêtes gens vont respirer, le 9 Thermidor. Quelle délivrance ! Ne s'est-on pas risqué, au Comité de Salut public (automne 93), à intervenir dans l'ordre économique -établissement d'un maximum pour le prix des denrées - alors que le dogme des Girondins comportait une abstention rigoureuse, absolue, de l'Etat en ce domaine. C'est la Convention - eh oui! Elle-même -, ayant repris son vrai visage et jeté le masque qu'elle s'imposait par effroi des robespierristes, qui va saluer d'acclamations Boissy d'Anglas énonçant, à la tribune, cette vérité fondamentale : "Un pays gouverné par les propriétaires est dans l'ordre naturel."

Imparfaite, insuffisante, la rectification thermidorienne. Le principe républicain subsiste, redoutable en soi quant à l'essentiel. Brumaire fermera la parenthèse sinistre ouverte par le 10 août 92 et le suffrage universel. Plus d'élections du tout, ni de République, mais le bonheur, la béatitude reconquis par Necker et ses amis banquiers. A la niche, une bonne fois les gens de rien."

 

 

Bouc émissaire

 

"Pour se débarrasser de Robespierre, la marche à suivre est toute tracée : il n'est fort qu'à l'aide de son exécrable, mais puissante, ais irrésistible armée faubourienne. Toute la lie du peuple est pour lui. Ce à quoi il faut parvenir, c'est à lui retirer ce révoltant appui. Les deux comités vont s'y appliquer avec zèle. Depuis l'incident Vadier, dont la signification offensive était trop claire, Maximilien a pratiquement renoncé à ses fonctions gouvernementales. Afin de ne pas désorienter l'opinion, il fait, chaque matin, une apparition de quelques minutes au Comité de Salut public, signant pour la forme, quelques décrets, mais il ne participe plus au pouvoir. Or, on a décidé, entre conjurés, d'utiliser à fond contre lui une modification - excessive - de la procédure judiciaire réclamée par Couthon (et visant, lui-même le dira, cinq ou six individus, pas plus). Le plan d'action est de rendre la guillotine frénétique, en répétant partout, sans cesse, et confidentiellement, que Robespierre exige qu'il en soit ainsi. Le 29 juin, cinquante-quatre coupables ont été exécutés le même jour (un record !), hommes et femmes, tous et toutes revêtus de la chemise rouge des parricides : ce sont les criminels impliqués de près ou de loin, dans les tentatives d'assassinats imputées à Ladmiral et à Cécile Renault contre Robespierre. Et Robespierre se venge, paraît-il.

Si le tribunal révolutionnaire, en quinze mois, a prononcé quelques douze cents condamnations à mort, en six semaines il en prononcera treize cents. Et qu'on le sache bien : c'est "Robespierre qui le veut". Ces condamnations, au surplus, portent désormais, assez souvent, sur de petites gens, de pauvres gens, accusés d'avoir mal parlé de la République, regretté le bon temps de la monarchie.

Qu'il a donc tristement changé, l'Incorruptible auquel on aurait fait trop longtemps confiance ! Sur l'affreux calcul des complices, Lamartine, beaucoup mieux que Michelet, a dit la vérité en une phrase lapidaire : ce Robespierre dont ils veulent la tête, "ils le couvrirent, pendant quarante jours, du sang qu'ils versaient" pour le perdre.

Opportune, excellente mesure supplémentaire : on établit, le 5 Thermidor, un nouveau maximum, celui des salaires, cette fois, qui doivent être réduits, selon les cas, de vingt, trente ou quarante pour cent. Bien entendu, la décision es de Robespierre. Enfin, pour que tout soit parfaitement au point, le jour J, Sieyès et Fouché se partagent la besogne : Ils vont trouver, chez eux, les principaux membres du Marais pour les prévenir amicalement : "Votre nom, je le sais, est sur la prochaine liste d'arrestations dressée par Robespierre".